Rire : pour s’en sortir sans sortir

 

Le rire est le seul moyen de résister à la terreur, celui qui ne rit pas sera la proie des flammes disait Michel Butor (1926-2016). Grace aux réseaux sociaux, mails, sms, caméras… le rire est aujourd’hui un vecteur important. Un virus en partage. Un « corana-comique » qui se répand comme un petit bout de bonheur qui libère l’esprit de chacun. Transmis sans modération, il  provoque une contagion propice à un instant de relâchement complet.

Le don de lier entre elles, rapidement, plusieurs idées en aboutissant à une conclusion, une chute piquante, telle est la définition de l’ « esprit » dont font preuve nombre de confiné.es.  Cet esprit dont nous sommes tous témoins, ou auteurs, peut être résumé à cette définition de Rivarol[1] : « L’esprit est, donc, en général, cette faculté qui voit vite, brille et frappe. » Du latin spiritus, esprit signifie au sens propre, souffle, respiration : un vaccin trouvé avant l’heure facilitant le fonctionnement des poumons… et la musculation des zygomatiques.

Rire de soi pour faire rire les autres

Dans tous ces messages que nous recevons sur nos tablettes et autres « cellulaires » nombreuses sont les personnes qui n’hésitent pas à rire d’elles-mêmes, ou en tout cas à s’inclure dans l’objet de leur humour. Ces nouveaux acteurs ne sont pas qu’ironiques, l’ironie consistant à rire des autres. L’humour des confinés se mettant en scène est une sorte de courage, voire d’humilité qui consiste à nous faire rire de l’atrocité de la situation. Paul Valéry n’écrivait-il pas que se moquer de soi c’est revivre.

L’humour du cœur

Nous sommes tous acteurs de ce même spectacle en plaisantant de choses gaves pour résister au virus. Nous savons tous que « c’est dans notre propre plaie que le couteau est enfoncé », alors on rit. Sur l’autre et sur soi. Tout ne se traduit pas forcément par des éclats de rire. L’humour se fait aussi tendresse. Selon notre logement, notre environnement humain, notre espace imposé, le sourire peut se faire silencieux.  Son essence est alors tendresse.

Le rire en partage

Sacha Guitry qui incarna durant plusieurs décennies l’esprit français disait « qu’une réflexion juste a plus de rayonnement qu’une grenade n’a d’éclats, un trait d’esprit a plus de pénétration qu’une mitraillette. Une époque cela se raconte en quelques mots. »  Il est vrai que c’est précisément la force des confinés  de remettre en cause, par le rire, le monde dans lequel nous sommes enfermés pour délivrer, nous délivrer, de tout ce qui nous est imposé. Les courtes vidéos, les détournements de films, les mises en scènes familiales, les carottages de proverbes, les nouvelles citations, font mouche  et sont compris par tous. L’humour, premier de cordée,  devient le scénario validé et partagé entre celui qui transmet et ceux qui reçoivent. La référence est commune.

 

L’extimité [2] pour tous

Quelqu’un aura peut-être l’idée de recenser toutes ces pépites qui fleurissent  (et qui risquent d’éclore encore quelques temps) et de publier ces créations qui ont jailli spontanément sur la toile et se répandent tel un rhizome[3]. L’humour en tout genre, en gros et en détail, au mètre, au poids, lourd et léger. Un partage qui nous prive du dehors et nous donne à voir le dedans. Nous sommes invités  à pénétrer chez des personnes jusqu’alors inconnues et découvrir  leur intimité sans être des intimes. Notre impuissance à vraiment comprendre ce qui se passe réellement laisse place à notre imagination et permet l’expression d’une  créativité critique vis-à-vis des contradictions et des paradoxes  de nos gouvernants. La pandémie, spectacle lointain,  paraissait encore improbable il y a quelques mois seulement. Elle nous a brutalement figés en nous imposant d’être les acteurs de ce spectacle. Est-ce la peur, l’inconscience, le désœuvrement, ce temps devenu  disponible qui nous a incités à ainsi produire ?  Un peu de tout ça ?

Tous égaux…mais pas pareils

Celui ou celle qui réunira ces éclairs de drôleries réussira certainement à allumer un feu d’artifice de surprises qui relatera une drôle d’époque. Selon notre culture, notre éducation, le pays dans lequel nous vivons, selon où nous en serons à ce moment- là, cela déclenchera en nous, un sourire, un rire ou un véritable éclat de rire. Quelques photos qui me sont parvenues hier de Cuba et que je partage avec vous illustrent bien que ce qui peut nous surprendre dans une culture donnée et qui peut prêter à rire, à sourire. La force de vivre ou de survivre donne aux plus démunis cette faculté à utiliser ce dont elle peut disposer pour palier l’incompétence des pouvoirs en place. A la réflexion… N’en sommes-nous pas à ce point aujourd’hui en France ?

[1] Rivarol, est né le 26 juin 1753 à Bagnols sur Cèze et mort le 11 avril 1801 à Berlin

[2] L’extimité, par opposition à l’intimité, est, tel qu’il a été défini par le psychiatre Serge Tisseron, le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme relevant de l’intimité.

[3] Il s’agit, selon le philosophe Gilles Deleuze,  d’une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux. Elle vise notamment à s’opposer à la hiérarchie en pyramide.



Catégories :Et si les mots pensaient ?

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1 réponse

  1. Toujours d’excellents articles plein d’humour et de réflexion.

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