Pierre Dac : maître de l’absurde

« Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » Je réponds : « En ce qui me concerne personnellement, je suis moi, je viens de chez moi et j’y retourne ». C’est ainsi que Pierre Dac (1898-1975) répondait « à l’éternelle triple question toujours demeurée sans réponse. »

Pierre Dac a marqué la naissance de l’humour contemporain. Tour à tour homme-sandwich, chauffeur de taxi, vendeur de savonnettes à la sauvette, représentant de commerce, il décide à 28 ans de devenir chansonnier. Dans un de ses premiers sketches, ce débutant sans expérience débitait des maximes absurdes comme du La Rochefoucauld mais qui n’étaient pas de La Rochefoucauld : « Une erreur peut devenir exacte selon que celui qui l’a commise s’est trompé ou non » Lorsque l’on évoque Pierre Dac, nous vient tout de suite à l’esprit le sketch qu’il interprétait avec Francis Blanche Le Sâr Rabindranath Duval [1].

 

Son parti : celui d’en rire

Pierre Dac a inspiré toute une génération d’humoristes. Coluche, Pierre Desproges ou Raymond Devos sont les héritiers de ce jongleur de mots qui avait inventé un nouveau langage. Pierre Dac a passé sa vie à tourner en dérision les situations absurdes de notre quotidien pour questionner les paradoxes de notre société. Tout comme Coluche en 1981 Pierre Dac s’était présenté en 1965 aux élections présidentielles au nom du « Mouvement ondulatoire unifié ». Le slogan de sa courte campagne était : « Les temps sont durs, votez pour le MOU ». Certaines de ses pensées sur l’État, la politique sont toujours d’actualité.

 

Pensées triées sur le volet (les persiennes et les stores métalliques)

Pascal Ory, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste d’histoire culturelle du XXe siècle dit que Pierre Dac « joue avec les mots mais surtout avec les idées ». Dans le livre Les Pensées [2], Pierre Dac les a classées par rubriques, Pensées en vrac sur l’or et l’argent, sur la justice, sur l’amour, etc. Celles sur la politique tout aussi loufoques ne dénoteraient pas aujourd’hui :

« La direction d’un État détermine les formes de son activité dans la mesure où elle ne la déforme pas. »

Autre pensée qui n’est pas sans lien avec la pandémie que nous vivons : « les ordonnances prises, rédigées et signées en Conseil des ministres sont exécutées par le centre pharmaceutique parlementaire »

Une autre pensée, tout aussi actuelle relative à tous les groupes professionnels et commerces « essentiels » qui essaient de faire entendre leur désarroi auprès des parlementaires, se vérifie après les nombreux « couacs » observés à l’Assemblée Nationale : « la politique d’engagement est la politique des hommes politiques qui s’engagent, plus ou moins volontairement, à tenir les engagements pris à la majorité des minorités plus ou moins agissantes. » Il a ridiculisé les discours creux, les formules vides, les péroraisons ridicules de certains professionnels et politiques de la rhétorique inutile, ceux qui, comme il a si bien dit « feraient bien de la fermer avant de l’ouvrir. » Après le cabaret et la radio ou il a créé « le Club des loufoques », Pierre Dac et sa bande de trublions créent leur journal dont il sera rédacteur en chef.

 

De l’Os à moelle à la radio

Le 13 mai 1938 « le premier ministère loufoque vient d’être constitué » précise Pierre Dac, Président du Conseil. « L’os » ressemble à n’importe quel journal – en apparence – car font partie de ce Conseil, Roger Salardenne, Ministère du Bœuf en daube, Robert Rocca, Ministère des Vieux Dentiers et Jaunes d’œuf et Fernand Rauzena, Ministère des Moules à gaufre et Sinapismes. L’Os à moelle cessera de paraître le 31 mai 1940 au numéro 108. Après un séjour en prison Pierre Dac participe à l’émission de la BBC « Les Français parlent aux Français ». L’humoriste raconte neuf mois dupont – pardon neuf mois durant ! – dans la France occupée les déboires de l’armée allemande avec sa gouaille habituelle. “L’humour c’est une arme magnifique, ça permet de tenir le coup dans les moments les plus tragiques et les plus dramatiques”, disait-il.

 

La mort c’est un manque de savoir-vivre

Ce génie de l’absurde a longtemps été considéré avec un rien de commisération auprès des intellectuels. Son œuvre ne sera peut-être pas étudiée pour le baccalauréat, mais l’écoute du feuilleton radiophonique « Signé Furax » et ses représentations qui faisaient crouler de rire des salles entières ont été appréciées à leur juste valeur à titre posthume. Elles pourraient inciter les lycéens à étudier cette théorie du non-sens et leur donner les clés pour créer eux-mêmes les maximes absurdes de leur temps.

Pour les lecteurs du Le petit Gardois qui résident à Paris, Le mahJ [3] présente jusqu’au 28 février 2021 la première exposition consacrée à Pierre Dac. Cette exposition « essentielle » pourrait figurer sur l’autorisation de déplacement dérogatoire car si « la raison d’État n’est pas toujours la meilleure, [mais cela], ne l’empêche pas pour autant de faire force de Loi. »

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=JXbn_XvPGHE Le Sâr Rabindranath Duval (1957) est un des plus célèbres sketchs comiques créés par Francis Blanche et Pierre Dac. C’est une parodie des numéros de music-hall de divination qui met en scène un dialogue entre un mage (Pierre Dac, faussement indien puisqu’il vient de Châteauroux, dans l’Ind (r) e) et son assistant (Francis Blanche). Version enregistrée à Lyon en 1960, Pierre Dac et Blanche sortaient d’un repas bien arrosé, d’où un texte en partie improvisé.

[2] Pierre Dac, Les Pensées, Le cherche midi éditeur, Paris, 1972

[3] Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris

 



Catégories :Et si les mots pensaient ?

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