Masque ou crève

Nous venons au monde par notre visage. Par lui nous sommes reconnus et aimés. À partir de lui s’exprime toute une palette d’émotions, la joie, la tristesse, la surprise…

 Le covid-19 et les pandémies futures imposant la généralisation du port du masque pourraient nous faire « perdre la face. »

 

Avant l’arrivée du coronavirus, celui qui portait un masque était suspect. Suspect d’être porteur d’une maladie contagieuse. Aujourd’hui c’est celui qui ne porte pas de masque qui devient suspect. Le danger, la peur, c’est l’autre. Difficile de changer nos comportements et de marquer notre attachement, notre affection notre amitié par la distanciation physique. Il faudra pourtant s’y conformer. Dans un monde où le masque apparaît de plus en plus indispensable à la survie, le retirer risquerait de faire « mauvaise figure. »

 

Le visage inenvisageable

Dans l’Antiquité grecque, le masque et le visage se définissaient par le même mot : prosôpon. Le visage était considéré comme un medium privilégié dans les relations entre les individus. Il intervenait en premier lieu pour définir la qualité d’une entrée en contact. Il en est de même aujourd’hui. « Le principe d’identité, explique David Le Breton, loge essentiellement sur le visage, s’en défaire provisoirement à travers le port d’un masque ou d’un voile, ou l’usage d’un grime qui brouille la reconnaissance des traits est un acte de grande portée où l’individu, à son insu parfois, franchit le seuil d’une possible métamorphose[1] ».

 

Nous sommes tout entiers dans notre visage. Nos papiers d’identité l’affichent. Notre visage, c’est notre nom. Entre l’enfant que nous fûmes et le vieil homme que nous deviendrons, notre visage révèle sans conteste une ressemblance troublante. Il est ce lieu essentiel qui rend possible le lien social. Il inscrit l’individu dans sa relation au monde. « Sans le masque, quand je rencontre quelqu’un, à vrai dire, même s’il ne dit rien, il me parle sans mots avec sa seule présence. La proximité de mon prochain est déjà une parole.[2] »

 

Le visage est le révélateur direct de nos sentiments, de nos pensées et de notre caractère. Tout comme les mains, c’est le « visible », par contraste avec le corps caché sous les vêtements. « La peau du visage est celle qui reste la plus nue », écrit Emmanuel Levinas[3]. Les signaux émis par un visage ne font qu’anticiper sur les paroles qui vont être prononcées. Le port du masque va les rendre plus difficilement lisibles.

 

Le masque se démasque

Le masque tout comme les gants cache une partie de cette forme de nudité, celle que nous partageons tous avec autrui, cette nudité « publique » qui nous distingue chacun. Le paradoxe, c’est qu’on me dévisage d’autant si je porte un masque. Masqué le visage se fait visible tout en m’« invisibilisant. » Le masque arbore le secret. La lecture minimale dessinée par les yeux et le front fait qu’aucun homme n’est identique à un autre mais que tous les hommes se ressemblent.

 

Dans l’Iliade[4], Héra, que Zeus vient de menacer de représailles dit d’elle : « elle rit des lèvres, mais son front au-dessus de ses beaux sourcils, n’est pas joyeux ». Héra est toute en surface. Elle se lit comme un contraste entre le bas et le haut de son visage, entre des lèvres qui se forcent à sourire et un front qui trahit son inquiétude.[5] Ce que dit Homère, nous en faisons actuellement l’expérience en essayant de décrypter ce que nous donne à lire la seule partie visible du visage. Encore faut-il ne pas porter de lunettes de soleil… en plus d’un chapeau ! Car derrière ces ornements l’homme devient « inenvisageable ».

 

« On a soudain conscience que le visage avec lequel on vit, et dont on sait qu’il transmet tout le temps quelque chose, a disparu, […] il vous donne de quoi vous abriter derrière lui, vous dispense de vous cacher »[6]. Le masque comme derrière l’écran du portable ou de l’ordinateur permet de changer à son gré sa personnalité, de s’inventer des scénarios et aussi de se bricoler de nouveaux visages. L’effacement « obligé » du visage ne laisse pas indifférent. Il peut susciter l’inquiétude, l’angoisse, ou comme au théâtre provoquer la jubilation d’être provisoirement quelqu’un d’autre, de s’effacer à soi-même pour adopter une autre identité.

 

Avancer masqué

Le masque nous donne de quoi nous abriter derrière lui et nous dispense de nous cacher. Ce rempart ultime de notre intimité nous libère de cette allégeance au visage ainsi masqué. Tout devient possible. Même s’exposer volontairement ou involontairement au danger. La loi punit d’« un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime ». Les masques interdits deviennent obligatoires pour cause de covid-19. Le masqué est assuré de son impunité, nul ne saurait le reconnaître lors de ses délits. L’homme caché peut se soustraire aux contrôles des caméras de surveillance, la loi lui permet de ne plus agir « à visage découvert ».

 

Le look masqué

Ce masque-là n’est pas comme les autres : il nous rend tous acteurs de la comédie de la vie dont l’espace scénique est la rue, les commerces, les lieux publics. Le citoyen, acteur masqué va se singulariser par le port d’un masque différent de celui distribué dans les supermarchés ou offert par les collectivités. Le masque va faire disparaître des piercings implantés çà et là, ou les quelques tatouages dessinés à même le visage pour les faire surgir différemment par une « scotomisation » tout à fait personnelle. Une personnalisation que des créateurs, des maisons de couture, des artistes commencent déjà à réaliser. Et peut-être verrons-nous apparaître dans les programmes des coaches de nouveaux exercices d’expressions qui se focaliseront sur le haut du visage.

 

Le monde d’après n’est pour l’instant qu’un monde de cinémas vides. Est-ce que les contraintes sanitaires vont obliger les scénaristes et les metteurs en scène à maintenir une distance d’au moins un mètre entre chaque acteur ? Pourrons-nous voir de nouveau des baisers aussi fougueux que celui de Grace Kelly et Cary Grant dans La Main au Collet d’Alfred Hitchcock de 1955, ou ceux des deux cow-boys incarnés par Jake Gyllenhaal et Heath Ledger, dans Le Secret de Brokeback Mountain projeté en 2005 ? Si le masque ne laisse plus entrevoir que le regard, ce regard promet alors d’être inépuisable. Car comme le dit Henri Raynal, le regard « tantôt s’étend, s’épand, m’envahit, me traverse. Tantôt, s’il rayonne, c’est comme un lac vers lequel je descends, au-dessus duquel je me penche, répondant à l’interrogation de la nuit. La Nuit sans fond est là dans son écrin. La paupière, prête à se refermer évoque un coffret. Elle en serait le couvercle bombé. Dieu, qu’est beau le mouvement des cils recourbés en sens inverse ! Les yeux sont du visage ce qui se trouve le plus à nu Le visage est la fleur de la nudité[7]. »

 

[1] David Le Breton, Des Visages, Métailié, 2003.

[2] Le face-à-face, Edvard Kovak

[3] Emmanuel Levinas, Ethique et infini, 1982.

[4] Il. XV, 101.

[5] Françoise Frantisi-Ducroux, Du masque au visage, Flammarion, Paris, 1995

[6] Peter Brook, in O. Aslan et D. Bablet, Le masque : du rite au théâtre, Paris, CNRS, 1985, p. 201

[7] Henri Raynal, A toi, face, qui a deux corps.in Le Visage, autrement, octobre 1994



Catégories :Et si les mots pensaient ?

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