L’oligarchie a fait sécession : de l’incompréhension du « temps des tribus » et de « l’individualisme contemporain »

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Par Jacques Gleyse, professeur émérite, Université de Montpellier, Laboratoire LIRDEF, EA 3749.

   

Hormis à Hong Kong où se joue un événement géopolitique de domination et en Bolivie où a eu lieu un coup d’État illégal, dans de nombreux pays du monde les peuples se soulèvent contre les gouvernements qu’ils ont élu peu de temps avant (sauf quand il s’agissait de dictatures). De Bagdad (Irak) à Alger (Algérie) en passant par Bogotá (Colombie), Santiago (Chili), Quito (Équateur), Paris (France), Beyrouth (Liban), et bien d’autres pays encore les peuples qui ont voté parfois seulement un an avant pour élire de nouveaux dirigeants se soulèvent contre ces dirigeants qu’ils viennent d’élire, occupent la rue et ne la lâchent pas, parfois sur plusieurs semaines voire pendant des mois. Les vendredis algériens et le mouvement des Gilets Jaunes en France en sont les témoins majeurs.

Des mouvements similaires, mondialement synchrones ont déjà eu lieu au moment, par exemple, de la fin du XIXe siècle, mais aussi après la première guerre mondiale et bien sûr en mai 1968.

Dans tous les cas il s’agissait d’un mouvement mondial ou du moins touchant les pays les plus industrialisés qui se produisait dans un contexte de crise économique, industrielle, financière ou d’une modification structurelle des modes de production.

À la fin du XIXe siècle ce sont les idéologies marxistes ou égalitaristes (la guerre de Sécession justement) qui ont porté la plupart des mouvements sociaux jusqu’à provoquer des changements de gouvernement en France (IIIe République), et finalement la 1re et la 2e révolution russe en 1905 et 1917.

Au début du XXe siècle c’est la crise de 1929 qui entraînera un mouvement soit vers le fascisme (Mussolini et Franco) ou le nazisme (Hitler) — en Allemagne, Italie et Espagne — après des quasi-révolutions socialistes ou communistes (République de Weimar, place du PCI en Italie, POUM, PCE et Guerre Civile Espagnole), soit vers le socialisme (le Front Populaire en France), etc.

Évidemment en mai 1968 le mouvement égalitariste et populaire est aussi général ou presque. Beaucoup de pays sont touchés y compris des pays du bloc de l’Est comme la Tchécoslovaquie ou des pays ultra-capitalistes comme les USA. La plupart des pays d’Europe connaîtront des mouvements d’étudiants et des mouvements ouvriers. La manifestation en était toujours à peu près la même bien que les causes puissent en être légèrement différentes : la jeunesse occidentale considérait que les gouvernements ne les comprenaient pas, ici en poursuivant une guerre coloniale au Vietnam, là en ne voyant pas que les mœurs avaient radicalement changé (le mai 1968 français : « vivre sans temps morts et jouir sans entraves » « soyons réalistes demandons l’impossible » « il est interdit d’interdire »). Comme cela a été bien décrit par Anne-Marie Trögger dans la revue Le Mouvement Social (143, 1988), les enfants du tertiaire ont fait Mai 68. C’est largement le passage d’une ère industrielle (productions secondaires majoritaires) à une ère informationnelle (productions tertiaires dominantes) qui pourrait être l’explication majeure de cette dernière crise. On retrouve cette thèse plus ou moins explicite chez Jean Fourastié (Les Trente glorieuses. Ou la révolution invisible 1946-1975, 1979). En tout cas, les pouvoirs en place n’étaient pas en état de réagir correctement et de manière adéquate à la situation car ils ne la comprenaient pas. Ils ne la comprenaient pas car, comme aujourd’hui l’oligarchie à la tête de l’État avait fait sécession. Certes la sécession ne fonctionnait pas sur la même base axiologique (passer d’une société verticale à une société horizontale en 1968) qu’aujourd’hui (l’oligarchie a fait sécession sur la base de la soumission aux multinationales fiduciaires, financières et de l’information, les GAFAs) mais elle produisait le même effet, une large partie de la population d’un pays ne se sentait plus du tout représentée par l’oligarchie au pouvoir, y compris quand elle l’avait élue relativement récemment.

Que se passe-t-il aujourd’hui ? La révolution décrite par Gilles Lipovetski dans L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain (1983) ou Michel Maffesoli dans Le Temps des Tribus (1988), est en train d’arriver à son acmé. Soit l’individu contemporain est devenu totalement individualiste, soit il fonctionne par petites tribus séparées les unes des autres (et peut être aussi les deux : tribus et individualisme), voire parfois en guerre. Les grandes institutions comme la République, l’État, ou plus généralement la Société s’en trouvent profondément affectées. Le Gemeinschaft décrit par Ferdinand Tönnies, dès 1887, prend le pas sur le gesellschaft, la communauté sur la société. Certes cette entropie de la société n’est pas nouvelle mais dans les sociétés humaines depuis belle lurette il y a oscillation entre les deux pôles : entropie et néguentropie. Or, en ce moment la bascule est clairement du côté de l’individualisme et de la tribu. D’où la nécessaire transfiguration du politique (Maffesoli, 1992), qui n’a eu lieu dans aucun pays pour l’instant. Le système politique reste partout dans le monde largement centralisé (même en Allemagne des Landers) et surtout toujours fondé, d’une part, sur la verticalité et, d’autre part, sur la « représentation ». Les individus (citoyens ?) élisent des représentants qui ensuite font un peu ce qu’ils veulent puisque dans ce cas la tribu des élus se dissocie de la société des votants, mais même s’il n’en était pas ainsi, les votants ne peuvent pas être satisfaits de leurs élus du fait de l’individuation des représentations. Une chanson de Môrice Bénin dans les années soixante-dix évoquait l’idée suivante : « Il y a 6 milliards de dieux sur la terre, 6 milliards de contestataires qui contestent le dieu d’à côté en se disant c’est moi le premier, le meilleur ». C’est exactement ce qui est en train de se produire. L’individu est devenu le dieu suprême. La preuve en est toutes les thérapies individuelles, et autre coaching, l’individualisation des façons de se nourrir (sans gluten, sans viande, vegan, sans produits animaux, sans porc, etc.), les émissions de téléréalité et le développement des sports individuels. Un représentant ne saurait donc représenter dans la société de l’individu et des tribus. La notion de représentation est devenue obsolète.

L’image singulière d’Emmanuel Macron, marchant seul avec son ombre, dans la cour carrée du Louvre tranche d’avec celle de François Mitterrand arrivant bras dessus bras dessous, avec tous ses soutiens du monde de la culture et futurs ministres, escorté d’une foule immense, au Panthéon en 1981. Ces images disent tout de notre changement de monde. L’individu partout a pris le pas sur ce qui fait société voire simplement tribu.

Il conviendrait donc de changer radicalement de modèle politique pour modifier les rapports des individus (plus citoyens donc) au politique. Un certain nombre de moyens peuvent être mis en œuvre à cet effet mais ne pourront pas être développés par la tribu des « personnels politiques » qui a fait sécession d’avec le reste du peuple en tant que tribu totalement autonome et même, comme on l’a vu au Chili, en Colombie, en Équateur et en France : en guerre contre son propre peuple ou plutôt contre le peuple qui l’a élu. En effet, la tribu ou les individus gouvernants, depuis quelques décennies, ne doivent plus leur élection aux peuples mais au grand capital financier qui a la mainmise sur eux au travers de l’argent prodigué au moment de leurs élections. Cela est particulièrement vrai pour les élections des présidents. Les sommes allouées par les plus riches à certains candidats mais aussi la place prééminente dans les médias tenus également par des milliardaires, fait l’élection. Plusieurs études montrent que le temps d’exposition dans les médias audiovisuels ou écrits est corrélé avec le pourcentage de voix des candidats tout autant que les sommes amassées pour la campagne électorale.

Si l’on souhaite mettre en place un système politique correspondant à la société de l’individu et des tribus, il n’est pas possible de faire confiance aux dirigeants actuels. Leur tribu fonctionne de manière autonome, a fait sécession et, on le voit avec la réforme des retraites et bien d’autres mesures prises par le gouvernement d’Emmanuel Macron et de La République En Marche, ne correspond plus aux volontés tribales ou individuelles du peuple… Là où les individus qui constituent le peuple veulent la meilleure retraite individuelle possible, le gouvernement propose une retraite certes individualisée (par points) mais qui ne correspond pas du tout au désir de chaque tribu, d’où aussi la nécessité d’individualiser à nouveau les régimes. De plus si la tribu L.R.E.M. ou les individus au gouvernement veulent mettre cette retraite par points en place pour favoriser ceux qui les ont fait élire, c’est-à-dire les milliardaires et la finance internationale notamment au travers de Black Rock et quelques autres institutions financières internationales (fonds de pensions), au contraire les individus (du peuple) et des différentes tribus souhaitent que leurs « avantages » et singularités soient maintenus. On fait donc des concessions à la tribu de l’Opéra de Paris, à la tribu de la SNCF ou de la RATP, à celle bien sûr des militaires, des pilotes de ligne, des policiers, évidemment puisqu’eux seuls aujourd’hui permettent à la tribu au pouvoir de s’y maintenir en n’hésitant pas à tirer sur le peuple et à le tuer, le blesser et à le mutiler (Chili, Équateur, Colombie, France, etc.). La sécession d’avec les peuples s’achève par les guerres contre les peuples de la tribu des gouvernants.

Que peut-on donc espérer ? Le seul espoir est que les mouvements sociaux ici ou là puissent permettre d’aboutir à un nouveau pacte politique. La question même de la représentation politique est en jeu ici. Si tous les présidents de la République française deviennent si vite impopulaires après leurs élections (voire aussi Trump aux USA ou Bolsonaro au Brésil), c’est qu’ils ne peuvent plus représenter. Ils ne peuvent plus dire : « au nom de la société américaine » ou « au nom du peuple français » ou « La France a fait ceci ou cela ». Pour que la représentation soit encore possible, elle implique des changements radicaux des lois régissant la structure de l’État représentatif lui-même.

Ce n’est pas du tout un hasard si chaque peuple qui se soulève : Algérie, Liban ou antérieurement Tunisie, etc. réclame le « changement de système ». Dans quasiment tous les pays ce n’est pas que les têtes ou les individus qu’il est question de changer mais « le système ». Or comment changer le système ?

Les Gilets Jaunes en France ont apporté une des réponses possibles, c’est d’ailleurs devenu très vite leur principale revendication : le Référendum d’Initiative Populaire. Le RIC est en effet le seul moyen (mais il ne faut pas comme aujourd’hui que ce RIC sous soumis à la signature de 4,7 millions de personnes et d’une centaine de députés) de remettre les peuples en phase avec leur représentation. Il faudrait que celui-ci puisse être adopté dès que, par exemple, 1/100 du corps électoral le demande soit 471 000 personnes et, bien sûr, sans aucune intervention de la tribu des gouvernants.

Afin d’individualiser ou de tribaliser davantage le politique il conviendrait aussi pour tous les scrutins de mettre en place la proportionnelle intégrale. Celle-ci créerait certes de l’incertitude politique et peut-être de l’instabilité mais permettrait que « les individus « soient représentés ou même les tribus.

Il faudrait sans doute aussi, comme ça a été le cas pour certains évènements récents en France aller vers des « élections » par tirages au sort sur des listes électorales, comme c’est le cas par exemple pour les jurés d’Assises, avec impossibilité pour les personnes désignées de refuser.

Bien entendu il convient de rajouter à cette liste non seulement le RIC mais aussi le RR, c’est-à-dire le référendum révocatoire qui permettrait par exemple à mi-mandat ou à la demande d’un RIC (par exemple après un an de gouvernement) de révoquer un individu élu qui n’aurait pas tenu ses engagements. Là encore cela créerait sans doute de l’instabilité politique mais peut-être que cela inciterait aussi les représentants à tenir leurs engagements de campagne.

Ces quelques éléments mais qui en conditionneraient bien d’autres ailleurs, on le comprend (dans les C.A. des entreprises, dans les CA des institutions publiques, etc.), donneraient plus de place aux individus, aux tribus et surtout rendrait la représentation dépendante du peuple et plus seulement de la finance internationale. Comme le 9 décembre 1905 la France a procédé à la séparation des Églises et de l’État, il convient aujourd’hui de séparer la finance internationale et l’État (que Hollande ou ses conseillers en communication avaient pressenti « mon ennemi c’est la finance ! » mais n’a jamais mis en œuvre, bien au contraire). Pour cela l’État doit à nouveau trouver sa légitimité dans la parole du peuple qu’il soit français, algérien, chilien, colombien, équatorien ou tunisien. Sans cela la sécession des dirigeants de tous les pays d’avec leur peuple n’est pas près de s’arrêter et la crise systémique qui en résulte non plus.



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2 réponses

  1. En effet le citoyen doit être partie intégrante de la bonne réalisation ou non d une action, de sa réelle concrétisation sur le terrain avec des faits concrets. Il y a eu un mouvement intéressant appelé Ma voix, qui propose de mettre des citoyens à l assemblée nationnale. Car autant planter la graine: le citoyen doit pouvoir également participer à la proposition d une loi et à son vote, puis bien sur a veiller à sa légitimité.

  2. Changer le système, c’est aussi donner aux citoyens les moyens permanents d’exercer leur contrôle sur les actions des élus. Je pense qu’il serait utile de prévoir des évaluations pluralistes des politiques publiques.
    De quoi s’agit-il ? Étudier les effets positifs et négatifs des politiques mises en œuvre, afin de les ajuster ou les abandonner. Une instance indépendante et pluraliste, associant des citoyens, pourrait conduire ces évaluations. Les conclusions de ses travaux seraient mises à disposition de tous. Cela contribuerait de plus à développer les compétences des citoyens relatives à la conduite des politiques publiques.

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