La Violence, les violences réelles ou symboliques ? Le ressenti de violence.

Par Jacques Gleyse, professeur émérite, Université de Montpellier, Laboratoire LIRDEF, EA 3749.

   

Définir la violence n’est pas aussi simple qu’il y paraît. L’encyclopédie en ligne Wikipédia nous propose d’ailleurs au moins 2 définitions. La première explique : « qu’il s’agit de l’utilisation de la force ou de pouvoir physique, psychique pour dominer, tuer, détruire ou endommager. Elle implique des coups, des blessures de la souffrance, ou encore la destruction de biens humains ou d’éléments naturels ». Une violence est donc liée à l’usage de force mais elle peut s’appliquer à des humains mais aussi, par exemple, à la nature ou à du matériel.

La deuxième définition est celle de l’OMS elle appelle violence : « l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces à l’encontre des autres ou de soi-même, contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès ». La violence, dans cette définition, se limite essentiellement aux êtres humains puisqu’il s’agit des autres ou de soi-même. On pourrait donc dans ce cas limiter l’idée de violence à des actes de type agression physique ou psychologique sur les autres êtres humains (harcèlement physique et moral par exemple, viols, blessures, meurtres et assassinats, accidents mortels de transport ou du travail) ou soi-même (suicide par exemple).

En tout état de cause, l’étymologie de violence se fonde sur vis qui désigne l’emploi de la force sans égard à la légitimité de son usage. Ce serait donc l’emploi une force inconsidérée illégitime et/ou illégale.

Pour la même encyclopédie Wikipédia il existe un grand nombre de sortes de violences.

Tout d’abord la violence entre personnes. Il s’agit de coups, de viols, d’agressions sexuelles, de torture mais aussi d’agressions verbales et psychologiques : injures, injonctions paradoxales, harcèlement, privation de droites ou de liberté, abus de position dominante.

La violence d’État qui pose la question de la violence légitime et de son monopole (voir par exemple les éborgnements et mutilations des Gilets Jaunes en France). Cela se pose aussi pour la distinction résistance à l’oppression et terrorisme ?

La violence criminelle. La plus banale dirait-on, liée au crime spontané ou organisé.

La violence politique qui peut se rapprocher de la violence d’État ou être de la violence contre l’État dans les cas d’insurrection ou de Révolution (la révolution française, la Commune de Paris, etc.…).

La violence symbolique si bien décrite par Pierre Bourdieu par exemple dans : Ce que parler veut dire ou dans sa leçon inaugurale au Collège de France, exercée par ceux qui sont dans des positions dominantes en termes d’argent et de savoirs, sur ceux qui sont dominés. Le langage est un des facteurs de la domination symbolique mais pas seulement. Le comportement corporel en est un autre.

La violence économique dont il est beaucoup question en ce moment. La violence des riches exercée sur les pauvres selon l’expression des Pinçon-Charlot.

La violence au travail. On en a beaucoup parlé récemment aussi avec la question du harcèlement ou du burn-out entre autres.

La violence pathologique. On la retrouve fréquemment chez des schizophrènes, chez les tueurs en série, etc.

La violence naturelle. Les 4 éléments de la nature peuvent être violents : air, eau, terre, feu.

Enfin, aujourd’hui, il convient de rajouter à tout cela la cyberviolence, c’est-à-dire par exemple harcèlement qui peut se faire par le biais de vidéos, de photo notamment chez les adolescents.

Il conviendrait sans doute aujourd’hui de rajouter une case spécifique pour les violences faites aux femmes que l’on a vu entrer dans l’actualité suite au mouvement Me too ou #Balance ton porc. De fait les féminicides restent l’un des meurtres ou assassinats les plus fréquents perpétrés en France.

Bref, il existe de multiples sortes de violences. Et sans doute ce qui pourrait être ressenti comme une violence par certains ne le sera peut-être pas par d’autres tant la barrière est ténue du moins pour ce qui concerne les violences psychiques mais également pour les violences physiques. J’y reviendrai.

La France pays violent ?

Un planisphère réalisé par l’Organisation Mondiale de la Santé permet de savoir que la France, hormis pour l’année 2015 (en raison des attentats) est, avec les vieux pays européens parmi les pays les moins violents du monde avec environ 800 actes violents pour 100 000 habitants. À l’inverse, la Colombie (+ de 3 000 actes violents pour 100 000 habitants), El Salvador, L’Afrique du Sud, l’Angola, La Côte d’Ivoire (2 000 à 3 000 homicides pour 100 000 habitants) ou dans une moindre mesure la République Centre Africaine, le Brésil ou le Cameroun (1 800 à 2000 homicides pour 100 000 habitants).

En valeur absolue au Brésil sont recensés chaque année 61 300 homicides (record du monde mais qu’il faut rapporter à la population) pour 208 millions d’habitants. En Inde 42 678 mais pour 1,3 milliard d’habitants. Viennent ensuite le Mexique avec 24 600 pour 125 millions d’habitants, l’Afrique du Sud avec 19 000 homicides annuels pour 55 millions d’habitants, le Nigéria avec 17 800 pour 203 millions d’habitants, le Venezuela avec 17 77 (31 millions d’habitants), les USA avec 17 250 homicides pour 330 millions d’habitants, la Russie avec 15 500 pour 150 millions d’habitants, la Colombie 12 202 (38 millions d’habitants). Il y a zéro meurtre à Monaco, au Liechtenstein, en Andorre, au Vatican (à part dans Anges et Démons :-D), à Nauru (Océanie), 1 à Macao, 1 en Islande, 1 à Saint-Marin, 1 aux Tongas, 1 à Palaos, 1 aux îles Cook, 1 à Montserrat…

La Bolivie, le Pérou, le Canada, la Chine et l’Australie semblent être les moins touchés par les homicides au même titre que les vieux pays européens.

En % pour 100 000 habitants arrivent en tête El Salvador (82,8), le Honduras, les Îles Vierges, le Venezuela, la Jamaïque, le Lesotho, Belize, st Vincent les Grenadines, l’Afrique du Sud, le Swaziland, le Brésil (29,5), etc. La France est à 1,4 très loin derrière mais plus meurtrière que l’Allemagne par exemple qui est à 1,2, la Suède à 1,1, le Danemark à 1, comme la Croatie.

Il faut savoir qu’à l’inverse de ces statistiques sur la violence et les homicides il existe un index des pays les plus pacifiques du monde. Dans cet index la France n’est que 51e en 2017 et 61e en 2016. A l’inverse, dans tous les cas l’Islande occupe la 1re place. Sont pris en compte dans cet index la participation à des guerres, les conflits intérieurs et les morts et blessés dans ces conflits, le degré de respect des droits de l’homme, la vente d’arme, les dépenses militaires, les meurtres, etc. Les 5 pays les plus pacifiques sont hormis l’Islande, la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, le Portugal, le Danemark. Les moins pacifiques sont la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak, le Soudan du Sud, le Yémen. Les USA sont à la 114e place sur 163, deux places avant la Chine…

Augmentation de la violence en France ?

Reste à savoir si les homicides et plus généralement les actes violents se sont accrus en France. Le centre d’observation de la société montre que le nombre d’homicides en France est passé de 1 800 année la plus meurtrière sur 3 décennies en 1996 à 660 en 2014 avec, bien sûr, une remontée en 2015 (811) et une très légère remontée en 2016 et 17 (plus de 800) mais là il faudrait aussi prendre en compte l’accroissement de la population française de 10 % sur les 10 dernières années aussi. Par contre, le nombre des condamnations pour homicides, paradoxalement, s’est accru de manière très importante depuis 1980. Nicolas Bourgoin à ce sujet parle de La Révolution sécuritaire. On peut supposer qu’ont été plus condamnés les homicides dits « involontaires » (transports, accidents ?).

L’homicide n’est pas uniformément réparti sur le territoire français les départements les plus meurtriers sont le Vaucluse, les Bouches du Rhône, Paris, et la Seine Saint Denis. Les moins meurtriers : le Cantal, le Cher, la Haute-Marne, le Jura, le Territoire de Belfort, la Lozère, le Gers, la Mayenne, les Alpes de Haute Provence et l’Ardèche.

Il faut aussi savoir que l’homicide le plus répandu est celui perpétré par un homme vivant dans une grande précarité. L’un des meurtres ou assassinat les plus fréquents, hors crimes crapuleux et rixes entre jeunes hommes est le féminicide du moins en France. 96 % des meurtriers et plus généralement de la population carcérale sont des hommes.

Mais comme on l’a vu il faut parler d’autres formes de violences aussi. Par exemple : le suicide.

La France est au 4e rang des pays développés pour le taux de suicides : 19 suicides pour 100 000 habitants soit 10 500 personnes (en 2013) pour 160 000 tentatives (à peu près stable depuis 2006). Les homosexuels et bisexuels sont 7 à 13 fois plus touchés par le suicide et les hommes 3 fois plus que les femmes pour la mortalité. Les femmes font deux fois plus de tentatives mais échouent plus souvent. Le risque suicidaire est le plus grand entre 15 et 35 où il est la plus importante cause de mortalité. En 2012 il y a eu en France 25 suicides par jour avec de très grandes différences régionales. Les employés et les ouvriers se suicident plus que les cadres. Les domaines où le taux de suicide est le plus important sont celui de la santé et de l’action sociale. Le taux de suicide est aussi 2,4 fois plus important chez les enseignants que dans le reste de la population. Le taux de suicides des médecins est supérieur à celui de la police.

Le taux de suicide est très élevé dans le quart Nord Est de la France, dans les Alpes Côte d’Azur et en Vendée. Très faible dans le centre de la France et dans les Pyrénées.

Enfin, il faut parler de la violence que sont les accidents de voiture. Bien sûr, on sait qu’ils sont en diminution très importante sur les 30 dernières années puisque l’on est passé de 12 000 accidents mortels il y a 30 ans à 7 720 en 2001 et 3400 environ en 2018. Nous ne sommes pas le pays le moins accidentogène : la Norvège, l’Allemagne et le Canada le sont moins que nous mais nous sommes pour la sécurité routière bien avant les USA et très loin devant la Russie qui est énormément touchée par les accidents de la route.

Encore une fois 80 % des accidents mortels (à nombre de permis de conduire égal) sont attribués à des hommes qui dans leur accident tuent aussi le plus fréquemment des femmes.

Le vécu de la violence

Les sportifs dans beaucoup de domaines sont victimes de blessures, de coups, d’agressions. Pourtant, la plupart du temps ces éléments ne sont pas vécus comme des violences. Un rugbyman en sang généralement ne se considérera pas comme victime de violence. Il pensera que cela fait partie du jeu. La mort d’un joueur par contre au cours d’un match ne sera jamais acceptée comme normale même si une rupture d’arcade sourcilière ou une fracture pourront l’être. Inversement et bizarrement certaines formes de placage considérées comme dangereuses sont proscrites (projections), alors qu’elles sont valorisées en Judo ou dans d’autres arts martiaux ou de combat…

La boxe est sans doute l’un des sports de combat avec le full-contact parmi les plus susceptibles de provoquer des lésions et blessures graves notamment à la face, voire des lésions cérébrales irréversibles. Ils ne sont pas interdits et sont même valorisés dans les médias ou plus généralement dans certains groupes sociaux. Les pratiquants ne parlent jamais de violence mais de la loi du sport.

À l’inverse des agressions physiques qui ne conduiront à aucune blessure sont perçues comme des violences fortes. Par exemple : des attouchements sexuels non désirés. Cela signifie donc que l’acceptation de la personne est une des limites qui définit la violence dans nos sociétés. Si j’accepte d’être blessé plus ou moins grièvement, il n’y aura pas, comme dans le sport, ressenti de violence. Si je refuse ou rejette même une certaine parole ou une caresse il y aura ressenti de violence.

On peut percevoir également ici que la loi des sports est hors-la-loi sociale générale puisque dans plusieurs sports on a le droit de blesser (involontairement souvent), sans aucune sanction pénale. Dans la société et selon la loi générale cela vaudrait une condamnation pour « violence volontaire ayant entraîné une incapacité plus ou moins longue » et donc être passible de 10 ans de prison. Il y a donc une relativité de la violence en fonction du lieu et des conditions. Il y a aussi un ressenti de la violence différent de la réalité de la violence mise en œuvre.

Alors violence ou ressenti de violence ?

Au regard de tout ce qui a été dit ci-dessus, il semble que la société française ne soit pas physiquement violente si on la compare à bien d’autres pays. Par contre, le ressenti de violence exprimé dans beaucoup d’enquêtes y est assez fort.

Norbert Elias dans son ouvrage, paru en 1975 : La Dynamique de l’Occident, qui constitue la deuxième partie de sa thèse : Uber den proceß der Zivilisation de 1939 montre que l’on est passé au fil du temps de violence interindividuelle directe comme « le jugement de Dieu » (l’ordalie) a une violence de plus en plus médiée par des institutions comme l’armée, la police, la justice et même l’école (qui de ce fait pourraient être ressenties comme des institutions de violence d’État). Cette dernière, l’école, apprendrait comme le montre aussi Michel Foucault dans Surveiller et punir, à être non-violent (d’où la réussite bien plus importante des filles éduquées au souci des autres dès la petite enfance) et donc par voie de conséquence à avoir un ressenti de la violence de plus en plus élevé et une tolérance de plus en plus faible à la moindre violence. Autrement dit, pour Elias plus on est civilisé, moins on est violent et plus on ressent le moindre événement un peu agressif comme une violence.

Bien sûr il resterait à discuter cette question au regard de la psychanalyse freudienne et notamment de la question du pouvoir du Ça (les pulsions) au regard du Surmoi (le gardien anti-pulsion) et du Moi.



Catégories :National, Société

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