[EDITO] Les derniers de corVée.

Après une semaine de confinement, je me suis rendu au drive. File d’attente de 10 véhicules. Un dernier de cordée sans masque. Des sacs mis à la va-vite dans le coffre. Je l’ai applaudi. Il m’a regardé et m’a souri.

« Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole. » Ainsi parlait Macron. Aujourd’hui les bourses dégringolent ou jouent « du yoyo spéculatif ». Les patrons du CAC 40, les actionnaires et les traders sont inquiets. Le virus a non seulement infecté les personnes mais aussi la mécanique financière. Le virus s’invite. Mais que feraient les premiers de cordée sans les derniers, qui heureusement pour eux (et pour nous tous) n’ont pas dégringolé. Point de livraisons alimentaires. Point de manutentionnaires. Point de caissières. Point de chauffeurs. Point d’eau. Point d’électricité. Point d’infirmières. Point d’aides-soignants. Point de pompiers. Point d’ambulanciers. Point de personnel de ménage dans les EHPAD et maisons de retraite… Point de… cordée…

La déclasse sociale

Au Moyen-Âge déjà, les différents groupes sociaux, (la royauté, le clergé, les seigneurs locaux, les chevaliers, puis les commerçants, artisans et paysans) se sont inscrits dans un ordre hiérarchique. Ceux qui appartenaient aux plus hautes classes étaient considérés comme incarnant les valeurs supérieures. Inversement ceux relevant des classes sociales les plus basses étaient affublés de nombreux maux. Cette distinction selon le rang n’est pas étrangère à ce qui a conduit à déterminer un certain type de considération envers celui qui est du même rang que moi. Pour un noble un autre noble est digne de respect. Cela ne semble pas se confirmer entre un noble et un paysan. Le noble ne peut avoir de considération que pour son semblable. Pour lui le paysan sauvage et non-civilisé, est éloigné de la sphère de l’humain. Serions-nous encore aujourd’hui, d’une certaine manière, dans cette catégorisation sociale ? La royauté, les nobles, les seigneurs locaux existent toujours. Seules les dénominations ont changé et notamment celles des premiers de cordée. Qu’ils prennent garde : Le masque du pouvoir ne protège nullement du virus qui se moque des classes sociales.

En même temps : ne pas se payer de mots…

On nous dit que les masques protègent mais en même temps inutile d’en porter si on n’est pas malade. Incohérence ?

On nous dit que tout est sous contrôle mais en même temps Il manque des masques dans les hôpitaux. Incohérence ?

On nous dit confinement dans les établissements accueillant les personnes âgées mais en même temps, autorisation pour tous de se rendre au premier tour des élections municipales. Incohérence ?

Nous sommes en guerre mais en même temps nous ne disposons pas des armes pour nous défendre. Incohérence ?

L’hôpital montre toute son importance mais en même temps l’État a supprimé des lits et du personnel. Incohérence ?

Le MEDEF contre l’État Providence mais en même temps favorable à une nationalisation de grandes entreprises en difficulté à cause du coronavirus. Opportunité ?

L’État Providence tient… tiens tiens tiens !!!

L’État, c’est-à-dire les fonctionnaires de l’enseignement, les fonctionnaires territoriaux, les fonctionnaires de santé que l’on dit trop nombreux, inutiles, oisifs et obsolètes, étrangers à la « start-up nation » et hostiles aux premiers de cordée : voilà que ces gens se révèlent « héroïques ». Il y a quelques semaines encore, ils étaient frappés, gazés au lacrymogène et visés par des grenades et des LBD parce qu’ils réclamaient les moyens de faire leur travail[1]. Les voilà donc premiers de corVée avec leurs congénères caissières de supermarchés, ouvriers du bâtiment, employés d’Amazon… L’agent face à l’argent.

Les conséquences à tirer : dès maintenant.

Pourvu que le grand tournant sémantique de notre Président se transforme en un réel tournant politique et que ses éléments de langage ne soient pas que des mots. Souhaitons qu’après la crise sa courte vue libérale ne se traduise pas par une récession économique et une politique d’austérité, mais prenne en compte l’humain, l’environnement, l’angoisse des dirigeants des très petites entreprises, la production qui valorise les commerces.

Le covid-19 vient de démontrer qu’il est possible de réinventer des modes de vies. L’exemple du télétravail des milliers de personnes œuvrant de chez elles, n’est-ce pas une transition écologique flagrante ? La rencontre des dirigeants du G 20 programmée le 26 mars par visioconférence n’est-ce pas un exemple à donner et à suivre ?

Le futur a aussi un lendemain[2]

Espérons qu’Emanuel Macaron grandisse avec l’histoire et organise, parallèlement au conseil scientifique un conseil économique. Non pas simplement pour relancer la machine et mettre les mêmes aux manettes, mais un conseil économique qui définisse des  finalités. S’inspirer d’Aristote qui s’il acceptait le principe de l’économie marchande, condamnait les excès d’une économie par trop préoccupée par « l’argent pour l’argent » et souhaitait plus de clarté dans les échanges, la production de richesses et la finalité qui réside dans la notion de bien commun. Le bien commun étant profitable à la fois à chacun, à tous, et aux institutions. Les profits non comme finalité mais comme moyen au service de.

 

[1] Johann Chapoutot, Pathologies sociales, Gallimard.

[2] Edmond Jabès, né au Caire le 16 avril 1912 et mort à Paris le 2 janvier 1991, est un poète français.



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2 réponses

  1. J’aime beaucoup cet article très bien écrit, fluide, et dénonciateur d’une société somme toute pleine de privilèges encore et toujours… En plus d’un conseil scientifique et un conceil économique, il faudrait un conseil climatique pour tirer le bénéfice du confinement à ce niveau… Bref, vivement une impro là-dessus ! Hi ! Ho ! Ha !!!!

  2. Merci Joshen pour cet article très pertinent.
    Cette crise révèle à tous les valeurs fondamentales à défendre en cassant le mythe de la consommation individuelle et des profits qui en découlent. Un conseil économique ne sera pas suffisant si le financement des campagnes électorales n’est pas réformé : le système actuel donne un poids déterminant à ceux qui ont le plus d’argent et ne veulent pas payer d’impôts. Gageons que demain les français soient fiers de payer des impôts pour financer leurs services publics.

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