Carcéralités : de l’enfermement et du contrôle disciplinaire sanitaire en temps de Covid-19

Par Jacques Gleyse, professeur émérite, Université de Montpellier, Laboratoire LIRDEF, EA 3749.

   

En 1975, le philosophe Michel Foucault publiait, treize ans après son Histoire de la folie (1962) : Surveiller et punir. Naissance de la prison. Ce texte expliquait comment était née la prison mais surtout, en prolongeant, plus ou moins volontairement : La Civilisation des mœurs (1973) de Norbert Elias comment l’univers carcéral s’était d’une part, maintenu de manière très stable au cours du temps (alors qu’on en connaissait les effets délétères : récidive, renforcement du banditisme, abus des gardiens, conditions inhumaines de détention, etc.), et d’autre part, comment il s’était substitué à la torture en place publique (les premières pages de Surveiller et punir) et à la peine de mort, puis progressivement avait envahi d’autres espaces pour rendre : « les corps dociles » par des enfermements, des alignements, des rangements, comment la carcéralité avait pénétré non seulement les corps mais aussi les esprits par la constitution de « bio pouvoirs » ou d’une « microphysique » du pouvoir, autrement dit de minuscules actions sur les individus visant à les discipliner.

Se retrouvaient alors associés, tout comme chez Ivan Illich (Une société sans école : 1971) à la fois la prison, la caserne, l’école et l’hôpital comme univers carcéraux et déshumanisés où tout sujet devenait objet et substituable à un autre où le « panoptique » initié par Bentham (tout voir sans être forcément vu), était la règle. La critique de la prison par Michel Foucault s’appuyait sur plusieurs éléments : « Incapable de répondre à la spécificité des crimes, [..] dépourvu d’effets sur le public, […] inutile à la société, nuisible même : il est coûteux, il entretient les condamnés dans l’oisiveté, il multiplie leurs vices. Parce que l’accomplissement d’une telle peine est difficile à contrôler […], on risque d’exposer les détenus à l’arbitraire de leurs gardiens. Parce que le métier de priver un homme de sa liberté et de le surveiller en prison est un exercice de tyrannie. » (Foucault, 1975, 135).

Foucault, décrivait le processus d’enfermement des corps et la carcéralité appliqués aux corps mais aussi aux esprits par imprégnation notamment éducative. Il avait d’ailleurs réalisé un peu la même démonstration, comme on l’a dit plus haut, dans son Histoire de la folie, montrant comment les espaces laissés vacants par la disparition de la lèpre au XIIe et XIIIe siècle avaient été occupés par « les fous » créant ainsi un autre enfermement, une autre forme de carcéralité et une autre forme de prison celle des « aliénés mentaux » pendant que dans la Société se développait une pensée de plus en plus rationnelle et rationalisante qui ne pouvait exister que par l’instauration d’une « anormalité » psychique. Le normal en quelque sorte ne pouvait exister que par la mise à l’écart du pathologique, et par son enfermement dans une « hétérotopie » (un lieu ou les règles habituelles de la société ne s’appliquent pas ou s’appliquent différemment) hors de la société, autrement dit dans les hôpitaux psychiatriques. Alors que les « fous » vivaient avec l’ensemble de la population et même avec les rois, il a semblé indispensable de les séparer du reste de la population et de les enfermer dans un univers carcéral.

Covid-19 et dispositifs d’enfermement généralisés : une société disciplinaire ?

Pour Michel Foucault, il existe trois éléments décisifs pour ce qui concerne l’univers carcéral, la discipline et le contrôle individus. Il s’agit d’une part, de l’espace, d’autre part du temps et enfin du mouvement. Ainsi le contrôle et la discipline : « s’exercent selon une codification qui quadrille au plus près, le temps, l’espace, les mouvements. Ces méthodes qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant de ses forces et leur imposant un rapport de docilité-utilité, c’est cela que l’on peut appeler les disciplines » (Foucault, 1975, p. 139). C’est ainsi que : « La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps “dociles”. » (Foucault, 1975, 140).

Le contrôle de l’espace

Pour ce qui concerne l’espace, la première caractéristique de la carcéralité et de la surveillance, c’est l’enfermement. La clôture est le premier élément qui permet de constituer le système carcéral. On ne peut contrôler les populations considérées comme déviantes qu’en les enfermant dans une pièce ou dans un lieu clos quel qu’il soit. Tel est le cas de la chambre d’hôpital, de la salle de classe, de la cellule monastique, de l’hôpital psychiatrique, de la caserne, et bien sûr de la prison.

Dans la pandémie que nous vivons aujourd’hui le bio pouvoir est de toute évidence celui de la médecine et c’est celui-ci qui a conduit à l’enfermement dans différentes zones. Dans un premier temps, comme on s’en souvient, dès que les autorités chinoises ont découvert la réalité de l’épidémie de la Covid-19, ils ont clôturé la ville de Wuhan et « confiné » ses habitants. Aucune entrée et sortie possible. Puis ce fut la province du Hubei, puis ce furent toutes les frontières de la Chine. Au fur et à mesure que l’épidémie est devenue pandémie, les frontières aériennes et terrestres se sont fermées à la demande des autorités sanitaires (qui avaient pris le pouvoir) et par l’action des gouvernements et des États dans tous les pays touchés. Mais, au-delà de la clôture d’une ville, d’une province ou d’un État, ce sont les individus qui se sont retrouvés dans une situation carcérale plus ou moins justifiée sanitairement.

En Chine a eu lieu ce que certains ont appelé un « confinement dur » qui consistait à interdire purement et simplement la rue et tous les espaces publics dans la ville de Wuhan, dans la province du Hubei puis dans toutes les villes chinoises. Seul l’appartement de résidence était autorisé et les déviants durement sanctionnés, même les repas étaient livrés à domicile par les services publics et de surveillance. Ce modèle était tout à fait conforme à la vision d’un État semi-totalitaire. D’autres États n’ont pas fait ce choix mais celui de tester massivement et d’isoler seulement les personnes touchées par le virus (l’Allemagne, la Corée du Sud, le Vietnam). Mais en réalité, la presque totalité des pays dits démocratiques se sont conformés à la vision de contrôle disciplinaire de la pandémie issue d’un État semi-totalitaire. Enfermer les individus a été pensé par une sorte de mimétisme généralisé comme la seule solution pour juguler l’épidémie. Cette « microphysique » du pouvoir s’est exercée de manière plus ou moins drastique selon les pays européens ou occidentaux voire selon les États aux USA et au Brésil, par exemple.

Or on sait très bien comment se transmet un virus aujourd’hui et depuis très longtemps d’ailleurs : un virus se transmet par son dépôt sur des objets (très temporairement) avec une plus ou moins longue périodicité (quelques secondes à quelques heures) selon le support et surtout par le contact avec des sujets porteurs par les aérosols produits par la respiration, la toux, les éternuements ou simplement la parole. On sait aussi très bien comment détecter les individus infectés par des tests plus ou moins efficients. Ce qui n’était pas possible en France au début de la pandémie du fait du délitement du système sanitaire.

En conséquence, une vision rationnelle de la médecine moderne aurait dû consister à séparer les individus touchés du reste de l’environnement social (et non l’ensemble de la population), d’aseptiser systématiquement tous les objets qui passaient de mains en mains et les mains elles-mêmes et de garder des distances suffisantes entre les personnes (portant toutes un masque : mais là aussi le délitement du système sanitaire ne le permettait pas) pour éviter les contaminations. Cette tactique a été choisie partiellement mais elle ne correspondait pas assez bien à la « clôture » indispensable dans le processus disciplinaire carcéral.

Le choix a donc été devant la vague, 1re, 2e — et peut-être Xième — d’enfermer les gens dans leurs logements. La clôture, premier élément de la discipline et du contrôle carcéral était respectée, validée par le biopouvoir médical et politique. Pourtant, se promener dans la campagne à distance des autres, marcher dans la rue à distance des autres et avec masque, etc., on le sait, ne présente quasiment aucun danger de contamination. Se déplacer seul ou avec les personnes avec qui on vit dans une voiture (qui fait office de clôture) ne présente aucun danger si ensuite on n’entre pas en contact avec d’autres personnes dans des activités collectives non protégées. Pratiquer certaines activités physiques individuelles ou duelles en extérieur ne présente pas non plus de danger ou du moins le danger est plus que réduit mais cette « liberté » bien que non problématique au plan sanitaire ne correspondait pas à la clôture disciplinaire carcérale.

Le danger de contamination par contre est très important dans les transports en communs, les avions, les lieux publics, les supermarchés, les entreprises confinées, même si tout le monde porte un masque, sauf s’il y a contrôle de la température à l’entrée et isolement immédiat des personnes susceptibles d’être contaminées ou test avec résultats immédiats à l’entrée (comme cela est fait en Finlande avec des chiens entraînés à réagir au virus et dont le test est fiable à 100 %). Le but plus ou moins conscient du confinement est donc, pour partie, autre que celui annoncé et énoncé. Il consiste à mettre en place la clôture, l’enfermement, dans le but de contrôler les corps, de les rendre dociles et d’exercer ainsi une micro-physique du pouvoir.

Covid-19 et quadrillage

Dans le processus de mise en place de la discipline carcérale la question du quadrillage est un élément important. C’est ainsi que l’espace social a été quadrillé en fonction de ce que l’on considérait comme diffusion du virus.

En France, la distinction entre zones vertes puis bleues, roses, rouges, écarlates, témoigne de ce quadrillage disciplinaire. Au moment du déconfinement le fait de ne pouvoir  dépasser 100 km était aussi un indicateur de cette soumission des corps et de ce quadrillage disciplinaire. En effet, pour Foucault, « le principe de la “clôture” n’est ni constant, ni indispensable, ni suffisant dans les appareils disciplinaires. Ceux-ci travaillent l’espace d’une manière beaucoup plus souple beaucoup et plus fine. Et d’abord selon le principe du quadrillage. À chaque individu sa place ; et en chaque emplacement un individu. Éviter les distributions par groupe ; décomposer les implantations collectives ; analyser les pluralités confuses, massives ou fuyantes. » (Foucault, 1975, 144). Il s’agit, en effet de pouvoir à chaque instant surveiller la conduite de chacun. Ainsi, était-il nécessaire comme c’est le cas à nouveau aujourd’hui, pour le pouvoir disciplinaire de demander la possession d’attestations afin de s’assurer que chacun est bien à sa place. Les sanctions encourues, extrêmement lourdes témoignent aussi de cette logique du quadrillage disciplinaire. Il convient de savoir si chaque individu est bien dans le lieu qui lui a été assigné : la bonne colonne, le bon rang, le bon lieu, etc.

Emplacements fonctionnels, « selon que tu seras… »

Les « emplacements fonctionnels » (Foucault, 1975, p. 145) sont des éléments centraux dans la discipline carcérale. Chacun doit avoir sa place déterminée au regard de sa fonction. Ainsi dès le premier confinement il a été distingué entre ceux qui pouvaient poursuivre leur travail et ceux qui ne pouvaient pas. Cela est encore plus vrai pour le deuxième confinement où certains travailleurs peuvent continuer à le faire et d’autres non. Certains peuvent continuer à étudier en présentiel (maternelle, primaire, collège, lycée) et d’autres non (Université, faculté, enseignement supérieur).

Mais même lorsqu’il s’agit d’étudier en distanciel ou de travailler en télétravail, le contrôle est très important (on a vu des managers formés au « management agressif » quasiment harceler leurs subordonnés afin qu’il soit bien à leur place en face de leur ordinateur). Les élèves quel que soit leur niveau de classe ont souvent trouvé que le travail demandé était trop important en distanciel. Ils étaient obligés de passer des heures devant leurs ordinateurs (quand ils en avaient un) ou devant des téléphones portables et autres tablettes. De même, beaucoup de travailleurs ont fait des horaires débordant largement l’horaire légal sous la pression (jusqu’à 60 heures). En réalité il s’agissait bien ainsi d’assigner l’individu à sa place de travailleur qu’il soit scolaire ou directement productif en entreprise. Son emplacement fonctionnel était là, face à un ordinateur. Le domicile lieu où habituellement le contrôle du travailleur ne s’exerce pas devenait lieu à surveiller également. Il devenait emplacement fonctionnel régit par la discipline carcérale.

Dans le deuxième confinement les emplacements fonctionnels dépendent du statut de la personne ou de l’enfant mais ils n’en sont pas moins performatifs. Si au XXe siècle un contremaître circulait entre les rangées de travailleurs pour vérifier leur performance dans les usines dans le siècle du travail « inessentialisé » (virtuel), le XXIe, les logiciels espions jouent ce rôle pour contrôler à distance que le travailleur est bien à sa place, à la place qui lui a été assignée et qu’il fait bien ce qui lui a été prescrit. C’est cela un « emplacement fonctionnel ».

Mais le contrôle s’exerce aussi avec les autorisations dérogatoires. 7 cases sont à remplir aujourd’hui. Il y en avait 3 au cours du début du 1er confinement puis 5 un peu plus tard. Il s’agissait en effet, d’être sûr dans le processus disciplinaire de contrôle que chacun était bien présent dans le lieu fonctionnel qui lui avait été assigné ou sur le trajet de l’emplacement fonctionnel, ce qui revient au même.

Il faut encore souligner pour ce qui concerne les emplacements fonctionnels que si l’école, le travail, le rendez-vous médical sont des emplacements fonctionnels autorisés, par exemple les librairies ne le sont pas et encore moins les bars et restaurants. On peut donc s’agglutiner dans une supérette, un métro et un transport en commun en général, mais pas se déplacer dans les rayons d’une librairie ou dans un magasin de gros bricolage voire entre les tables espacées et sécurisées d’un restaurant et pas davantage pour jouer au tennis ou pratiquer un sport individuel de plein air (en termes sanitaires on comprend que les sports collectifs en salle soient dangereux). Les emplacements fonctionnels c’est aussi le périmètre d’un kilomètre à l’intérieur duquel on peut faire une activité sportive ou promener un animal de compagnie ou simplement s’aérer. Pourquoi un kilomètre ? Aucun épidémiologiste ou virologue ne saurait le dire.

Dans les emplacements fonctionnels on peut aussi inclure, d’une certaine manière, la question du port du masque « chirurgical » ou non. Ainsi si la pandémie rend logique le port du masque dans les lieux clos à l’inverse il n’y a aucune raison de le porter dans la rue quand la densité des populations est très faible et lorsque l’on garde ses distances. C’est pourtant le choix qu’ont fait de nombreuses villes : rendre le masque obligatoire partout hormis dans la sphère privée qui comme on l’a vu d’ailleurs ne l’est plus vraiment. Cela correspond aussi au point suivant, avec un masque on ne reconnaît plus les individus et donc chacun devient interchangeable avec un autre. Une loi générale s’applique qui fait fi du contexte en considérant que tout lieu en vaut un autre et que toute personne en vaut une autre.

Le rang

« Dans la discipline les éléments sont interchangeables puisque chacun se définit par la place qu’il occupe dans une série et par l’écart qui le sépare des autres. » (Foucault, 1975, p. 147). Le rang comme son nom l’indique range les individus en fonction d’une hiérarchie. Individu à risque, individu âgé, jeune, individu positif asymptomatique (autrement dit en bonne santé !!!), individu positif symptomatique peu grave (reste dans son emplacement fonctionnel mais doit être en quatorzaine, après avoir été antérieurement en quarantaine), individu symptomatique assez grave, va à l’hôpital, individu symptomatique grave va en réanimation ou en soins intensifs sans réanimation, selon la gravité. On range bien sûr selon l’âge (clôture et assignation fonctionnelle) : EHPAD en isolement total, maternelle sans isolement (dans le premier confinement on traçait des cercles de 4 m2 dans les cours), sans clôture sans assignation fonctionnelle, travailleurs indispensables à la vie courante (caissières, éboueurs, services publics, etc.). En fait, chaque individu va être classé dans une série soit par son âge, soit par sa pathologie, soit par son travail, soit par son utilité sociale. Par exemple, on peut continuer à pratiquer un sport, dans le deuxième confinement, si l’on est joueur professionnel, personne à qui on a prescrit de l’exercice physique ou enfant en initiation sportive mais pas si l’on est un joueur amateur ou même un joueur de haut niveau mais d’une catégorie d’âge avancée (par exemple un champion du monde catégorie 55 ans et plus ne peut plus pratiquer pour cause de covid 19)…

Le rang est donc l’élément essentiel qui définit l’espace disciplinaire carcéral.

Le contrôle des temps

Il n’est pas utile d’insister longuement sur ce point. En effet, tout le monde a pu voir comment la gestion des temps était décisive pour la question du contrôle disciplinaire. Les différents couvre-feux ici ou là, notamment lors du deuxième confinement mais aussi dès le premier ou même au début de la deuxième vague disent tout du contrôle des temps pour que la discipline carcérale trouve sa place.

Comme le note Michel Foucault l’emploi du temps est « un vieil héritage des communautés monastiques » (Foucault, 1975, p. 151) mais qui trouvera son expression aussi bien à l’armée que dans les écoles ou bien d’autres institutions telle la prison. Le contrôle des temps se retrouvera bien sûr dans les manufactures puis dans les usines au XIXe et au XXe siècle notamment avec le Fordisme, le Taylorisme, le Fayolisme, etc. Il se retrouvera dans les hôpitaux. Lorsque l’on a fréquenté cette dernière institution on sait que tout est toujours établi selon un emploi du temps immuable et que les grasses matinées ne sont pas de mises au regard de la nécessité des soins. Inutile de dire qu’il est le lot de toutes les écoles de manière très précise et très minutée et de certaines entreprises.

Dans le cadre de la pandémie, on a pu voir que le contrôle des temps était extrêmement strict. Bien sûr il y a les couvre-feux ici ou là mais il y a aussi une heure pour faire de l’exercice, un temps acceptable pour aller faire des courses « de première nécessité », un temps pour accompagner les enfants à l’école, etc. Il suffit de regarder les sept dérogations de « l’attestation dérogatoire de déplacements » pour se rendre compte qu’il y a au travers de cette attestation un contrôle des temps. Mais il y a aussi pour reprendre le cadre de Michel Foucault « élaboration temporelle de l’acte » (Foucault, 1975, p. 153). L’acte doit prendre un certain temps et ce temps doit être certifié en quelque sorte soit par une attestation scolaire, soit de l’employeur (si l’on n’est pas assigné à son poste devant l’ordinateur), soit par une distance raisonnable au magasin où l’on fait des courses de « première nécessité ».

Le contrôle des corps, bien sûr !

La mise en corrélation du corps et du geste est l’un des éléments importants du contrôle disciplinaire. « Le contrôle disciplinaire ne consiste pas seulement à enseigner ou à imposer une série de gestes définis ; il impose la relation la meilleure entre un geste et l’attitude globale du corps » (Foucault, 1975, p. 154). C’est ainsi que l’on a conçu pour ce qui concerne l’épidémie ce que l’on a appelé les gestes barrières. On ne se serre plus la main (si on désinfecte la main avant on ne voit pas pourquoi on prendrait un risque à le faire), on ne se fait plus la bise, on éternue ou on tousse dans son coude, etc. Même si l’on sait que les bébés ne sont pas contagieux, pas plus que les tout petits enfants, on déconseille de faire des câlins aux jeunes enfants de la famille. On déconseille aussi de touchers certains objets avant un certain temps (ce qui est cohérent avec la lutte contre un virus seulement si on ne respecte pas la désinfection des mains).

Le mouvement du corps est ainsi séquencé et contrôlé. Tous les mouvements ne sont plus permis seulement ceux qui entreront dans la logique du quadrillage et de la clôture. On peut bouger mais seulement pendant l’heure réglementaire (on ne voit pas pourquoi ce serait seulement une heure… puisque cela dépend beaucoup de l’état physique de la personne et du type d’activité pratiquée), dans le périmètre d’un kilomètre de rayon, ou dans le laps de temps pour parcourir le chemin qui mène au travail, à l’école, à la personne âgée dont on s’occupe, etc. Les mouvements des champions sont autorisés, pas ceux des amateurs. Les cadres supérieurs sont à peu près libres de leurs déplacements pas les ouvriers.

Bref, là encore le fantasme de contrôle disciplinaire des corps est total.

Se protéger et protéger les autres pourtant

Que l’on se comprenne bien. Cet article n’avait pas pour but de dire qu’il ne faut pas tenir compte des règles sanitaires liées à l’épidémie de Covid-19, mais de faire réfléchir à la question de la tension liberté-sécurité. Bien entendu, il convient que chacun dans un esprit de solidarité et « d’adelphisme » (la fois fraternité et sororité) prenne soin de la sécurité des autres. Mais, par contre, il faut se demander jusqu’où un processus sanitaire doit-il aller dans le contrôle disciplinaire et carcéral des corps et des esprits ? Si certaines règles qui ont été adoptées sont nécessaires pour lutter contre l’épidémie d’autres correspondent davantage à un désir omnipotent de contrôle des populations par un gouvernement qui souvent navigue à vue.

Ainsi la mise en place d’un état d’urgence sanitaire montre qu’insidieusement on peut glisser sous couvert d’une pandémie, d’une société démocratique à une société de contrôle, disciplinaire.

Si un certain nombre de mesures semblent tout à fait justifiées au regard de la crise sanitaire majeure que nous vivons et que vivent bon nombre de pays occidentaux (essentiellement), d’autres le sont moins. La limitation des sorties à une heure (rationalisation des temps), la limitation des déplacements (1 km de rayon) en transports individuels (quadrillage, clôture), les couvre-feux (contrôle du temps), les interdictions de pratiques d’activités physiques individuelles ou duelles (à part pour les « champions »), la fermeture des librairies, de tous les commerces dits non essentiels, etc., semblent plus que discutables. Il s’agit davantage de mesures qui nous entraînent vers et nous habituent à une société disciplinaire carcérale que de mesures sanitaires, d’où leur contestation par un grand nombre de citoyens.



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