« Cachez ce sein que je ne saurais voir »

Par Jacques Gleyse, professeur émérite, Université de Montpellier, Laboratoire LIRDEF, EA 3749.

   

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » attribué à André Malraux, on le sait maintenant est un « fake » une fausse nouvelle publiée par A. Froissard du journal Le Monde. Malraux a démenti plusieurs fois avoir dit cela mais plutôt : « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » ou « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ».

Il me semble qu’il aurait mieux fait de dire « le XXIe siècle sera puritain (il faudrait discuter cela) ou pudibond ou ne sera pas » sauf si « spirituel » (l’esprit) conduit à rejeter le corporel.

L’histoire de ce siècle commence en effet avec les réseaux sociaux tels que Facebook. Créé le 4 février 2004 par Marc Zuckerberg, ce média interactif définit immédiatement un code de bonne conduite. Ne pourront pas être diffusées sur ce média des images explicites de nus, de sexe, de seins dénudés (mais on peut diffuser des images de violence). Exit donc un certain nombre de tableaux classiques dévoilant des seins et des sexes. Exit l’Origine du Monde (1866) de Courbet, exit toutes les représentations et photographies explicites de nus et bien sûr les images ou photos de poitrines féminines. 

L’Origine du Monde (1866) de Courbet

Il faudra plusieurs campagnes de presse mais aussi l’intervention de nombreuses associations féministes pour que puissent être autorisées sur Facebook ces images (tableaux essentiellement) du sexe féminin. Les photos de poitrines y restent toujours interdites, de même que les photos de sexes. Elles sont immédiatement censurées par les médiateurs ou floutées. Cela conduit au type de subterfuge, ci-dessous, lorsque l’on veut montrer tout de même des seins féminins sur ce média.

Mais ce n’est pas que sur Facebook que l’exhibition du sein semble choquer en ce début du XXIe siècle. Sa disparition progressive des plages dit aussi comment ce XXIe siècle, en France, dans la foulée du monde anglophone est devenu pudibond, prude.

À l’inverse, des mouvements féministes se servent de l’exhibition de leur poitrine nue pour leurs revendications égalitaires. Leur but est bien de se servir de cette nudité pour choquer et interpeller. En général elles s’en prennent aux institutions religieuses monothéistes mais aussi à bien d’autres en exhibant leur poitrine et en y peignant des slogans antireligieux ou politiques. 

Les Femens agissant ainsi savent très bien que la nudité de leurs seins et leur exhibition vont choquer et interpeller les médias (qui eux aussi vont parfois flouter les poitrines nues) notamment les grandes chaînes d’information en continu.

Leur but est la plupart du temps de dénoncer les injustices faites aux femmes mais aussi les crimes et délits perpétrés contre elles : féminicides, harcèlement de rue ou d’école, restriction des droits à l’avortement, à la contraception, aliénation, etc. Il s’agit de choquer pour interpeller et ainsi de promouvoir le féminisme et donc l’égalitarisme. Il en va de même du mouvement Free Nipples aux USA qui revendique le droit de se promener torse nu comme les hommes, où que ce soit y compris dans les rues de New-York par exemple.

Comme je l’ai dit dans un article précédent ici même, #Balancetonporc et #Metoo, participent de la même revendication féministe égalitariste et universaliste. 

Femens critiquant les trois religions monothéistes

 

Femens dénonçant les féminicides

Mais au-delà du seul sein féminin c’est la nudité qui est devenue de plus en plus considérée comme choquante au début du XXIe siècle alors que paradoxalement se développe une diffusion massive de films pornographiques sur internet montrant tout ce qui peut être montré en matière de sexe y compris à des très jeunes adolescent.e.s (on sait qu’aujourd’hui 70 % des jeunes de 13 ans ont visionné un film pornographique sur le web). On peut voir dans cette double face des choses un paradoxe voire une contradiction totale. D’un côté l’on ne doit pas montrer et de l’autre on exhibe jusqu’aux parties les plus intimes du corps humain et on le met à la disposition de qui le veut.

Le corps masculin n’est pas davantage accepté dénudé. L’immense différence c’est que depuis la statuaire grecque et les tableaux de la Renaissance, celui-ci a été de plus en plus dissimulé au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle dans la sphère publique. En 1863, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet témoigne parfaitement de cette dissimulation des corps masculins et de l’exhibition des corps féminins. À l’inverse, les Grandes Baigneuses de Renoir ne cachent pas grand-chose de leur anatomie à la fin du XIXe siècle à part leur sexe. 

Le déjeuner sur l’herbe de Manet

Le monokini revendication féministe ?

C’est en 1960 que le styliste d’origine autrichienne Rudi Gernreich lance le monokini. Il est conçu et pensé comme une lutte contre la société conservatrice. C’est pourtant dans le Bulletin de la propriété industrielle du 20 juin 1946 que ce terme apparaît pour la première fois. Ainsi que l’indique l’article de Wikipedia ce maillot est photographié pour la première fois porté par Peggy Moffitt. Cette photo est publiée le 4 juin 1962 dans le magazine Women’s Wear Daily créant une immense controverse aux États-Unis d’Amérique du Nord. Après que Carol Doda l’eut porté publiquement à San Francisco, les bars topless se développeront aux États-Unis et notamment en Californie. 

Monokini à Antibes

En France le monokini apparaît sans doute à Saint-Tropez autour de 1964. Brigitte Bardot en fera la promotion plus ou moins volontairement. Mais il est surtout indissociable des mouvements féministes des années 1970 et post 1968.

Bardot à la plage de la Madrague à St Tropez, topless

Il faut savoir que jusqu’en 1994 pourtant, le fait d’exhiber sa poitrine pour une femme pouvait, depuis une ancienne loi, être passible de 3 mois à deux ans d’emprisonnement et de 15 000 francs d’amende (2250 euros). Dans quarante des cinquante états américains cela est passible de peine de prison ou de lourdes amendes, y compris pour les états les plus conservateurs dans sa propre maison.   Pour beaucoup de femmes des années post soixante-huit, bien sûr pour les féministes universalistes, topless et lutte pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) vont de pair. Il s’agit en quelque sorte à la fois d’avoir le même droit que les hommes sur les plages mais aussi de désérotiser le sein et même d’une certaine manière de le dématerniser dans la revendication « mon corps m’appartient ». Il convient ainsi de démontrer que le sein n’est pas fait uniquement pour allaiter et n’est pas le seul auxiliaire de la procréation. Certaines enquêtes montrent qu’autour de 50 % des femmes pratiquaient le topless sur les plages dans les années soixante-dix-90. D’autres montrent que le nombre des femmes revêtant des monokinis sur les plages a été divisé par plus de deux au cours des trente dernières années. Mais là aussi, paradoxalement, ou de manière contradictoire, quand les seins se cachent ce sont (assez récemment) les fesses qui se montrent de plus en plus sur les plages imitant en cela les plages californiennes et brésiliennes (où montrer ses seins conduit directement en prison).

Au cours du dernier tiers du XXe siècle, les maillots masculins et féminins étaient devenus égalitaristes. Les femmes et les hommes portaient à peu près les mêmes maillots. Globalement disons des maillots qui cachaient peu et que certains jeunes hommes autour des années 1990 ont commencé à rejeter comme « moule-burnes ». Là encore à partir de cette période il ne fallait plus faire voir le sexe masculin au travers du tissu, pendant qu’on l’exhibait à plus faim et sous toutes les coutures dans les films pornographiques. Le short flottant pour les hommes est devenu dissimulateur de sexe sur les plages du XXIe siècle s’inscrivant lui aussi dans le mouvement conservateur et pudibond qui touche notre période.

Pour ce qui est du topless François Kraus de l’IFOP parle d’un terrorisme esthétique et affirme que : « C’est autant le regard des autres que le regard qu’elles portent sur elles-mêmes qui poussent les Françaises à moins se dévoiler aujourd’hui qu’hier. Dans un contexte plus que jamais marqué par le culte de l’apparence et le déferlement d’images de corps parfaits, la crainte de ne pas répondre aux canons de beauté en vogue constitue sans doute un frein important pour toutes celles qui ont intériorisé l’idée qu’il fallait un corps “irréprochable” pour se permettre de le montrer en public ». Comme l’a montré Jean-Didier Urbain, Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècle), 2002, le regard de l’autre, plus ou moins dissimulé, joue un rôle primordial dans la contrainte et le contrôle exercés ainsi. Mais si l’on prend en compte la conception de François Krauss, celle-ci peut être validée par le fait que dans le pays où la culture de plage est la plus importante au monde, le Brésil, le nombre de chirurgies plastiques des seins (pourtant cachés) et des fesses atteint un niveau inégalé au monde.

On notera aussi concernant toujours la question du sein que des femmes se sont fait agresser car elles allaitaient leur bébé en public, dans le métro par exemple. Là aussi, si dans les années soixante-dix du XXe siècle ce geste d’allaiter en public était assez banal et toléré par à peu près toutes les générations il est devenu un acte à cacher dans l’intimité familiale. Ce changement participe tout autant de la pudibonderie du XXIe siècle.

Personnellement j’ai pu constater cette tendance à la dissimulation de seins et des formes masculines sur les plages du Languedoc-Roussillon. Si quelques femmes entre 50 et 65 ans, le plus souvent, pratiquent encore le topless sur les plages, les plus jeunes portent aujourd’hui, le plus souvent des bikinis qui ne laissent plus voir les seins mais les fesses. Il faut même rajouter que de plus en plus ce sont des soutiens-gorge à coques qui façonnent les hauts de bikinis. C’est-à-dire des soutiens-gorge qui dissimulent la moindre érection du mamelon comme si la simple vision de celui-ci, même au travers d’un tissu, était devenue inappropriée et incorrecte. Les garçons quant à eux continue à dissimuler leurs formes dans des shorts très amples.

Là réside d’ailleurs un certain subterfuge puisque Desmond Morris dans Le Singe nu nous explique que fesses et seins sont un même continuum de l’évolution très spécifique aux êtres humains au même titre que le nez (les nasiques en ont aussi mais c’est une autre question). En effet, aucune espèce animale n’a de fesses (bien sûr puisqu’il s’agit d’un muscle spécifique à la marche debout) et aucune n’a des mamelles similaires aux seins des femmes. Ceux-ci seraient selon lui davantage sémaphorique et serviraient à signifier chez le singe nu que nous sommes et surtout l’homo erectus : le sexe féminin. Ils diraient en quelque sorte « je suis une femelle » dans la savane où les singes nus se sont mis à marcher sur leurs jambes et non plus à quatre pattes et où le regard a pris le pas sur l’odorat. De ce fait ne plus montrer ses seins serait peut-être une manière d’exprimer « je ne suis plus ou pas (seulement) une femelle ». Paradoxalement pourtant, montrer ses fesses dirait exactement le contraire.

Par ailleurs, Desmonds Morris explique que le nez serait lui aussi sémaphorique cette fois du sexe masculin, tout comme les lèvres (que ne possède quasiment aucun animal de manière aussi marquée que nous), seraient également une symbolique corporelle du sexe féminin. Cela pourrait expliquer également que le désir de séduire puisse s’accompagner d’une chirurgie augmentant le volume des lèvres.

Dans tous les cas bien sûr, le corps serait « le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes » ainsi que l’a exprimé des 1972 Michel Bernard dans son ouvrage Le Corps.

La Civilisation des mœurs

J’en ai déjà parlé ici mais pour d’autres raisons. Le livre de Norbert Elias : La Civilisation des mœurs, première partie de sa thèse soutenue en 1939 (Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen) est publié pour la première fois en Allemagne en 1969 et en France en 1973. L’Association internationale de Sociologie le considère comme le 7e ouvrage de sociologie le plus important de tous les temps.

Norbert Elias nous explique que la civilisation des mœurs au sens de devenir civilisé, s’initie dans les cours des nobles européens (il ne parle pas de l’Asie où il aurait sans doute pu trouver cela bien avant), et spécifiquement à la Cour du roi de France où vont naître : « les bonnes manières ». Il s’appuie pour cela sur les traités de savoir-vivre présents dans la British Library de Londres (autour de 1930).

Autour de la Renaissance française, les manières de table médiévales sont de plus en plus critiquées dans les manuels et notamment dans le De Civilitate Morum Puerilium (1530) d’Erasme de Rotterdam sur lequel il s’appuie souvent. Ainsi il devient déconseillé dans tous les manuels de savoir-vivre et de bienséance de ne plus cracher à table, de ne pas se curer le nez, de s’essuyer les doigts sur la nappe et non plus sur les vêtements. De plus en plus on déconseille également avec l’apparition de la fourchette de ne plus toucher les aliments directement avec les doigts ou son seul couteau. Chaque convive possédera de plus en plus sa propre assiette, ses propres couverts au lieu de manger collectivement les viandes directement sur la table ou dans des creux appropriés dans le bois de la table.

De la même manière, et je voudrais insister sur ce point, il est de plus en plus prohibé de satisfaire ses besoins naturels en public (penser au lever du roi qui va aller déféquer devant toute une assemblée de notable), mais aussi de se laver en public. Ainsi les dames de la noblesse vont avoir de plus en plus souvent des valets spécialisés dans le domaine de la toilette et le feront dans des lieux privés. Tous ces éléments seront de moins en moins publics et de plus en plus cantonnés à la sphère familiale, puis à des pièces spécialisées (salles de bains, toilettes privatives). De même alors que l’on pouvait encore uriner y compris dans la galerie des glaces à Versailles, cette pratique deviendra interdite en public où que ce soit.

D’autres fonctions corporelles seront de plus en plus renvoyées à la sphère privée comme cracher (les crachoirs vont disparaître). Il en va de même sans doute, mais Elias l’évoque peu, de la sexualité. En effet, au Moyen-Âge les hommes et les femmes dorment tous ensemble dans la même pièce et dans le même lit et en général nu. Lorsqu’il y a activé sexuelle elle peut très bien se pratiquer en présence d’autres proches. La nudité, tout comme la promiscuité, disparaissent progressivement des chambres notamment avec l’apparition de la chemise de nuit. Le contrôle de l’activité sexuelle qui deviendra de plus en plus tabou s’effectuera essentiellement dans la société puritaine bourgeoise et non plus seulement aristocratique du XIXe siècle dans la plupart des pays d’Europe.

L’ensemble de ces contraintes corporelles qui n’existaient pas au Moyen-Âge vont se diffuser dans la société au travers de l’éducation des enfants (La Civilisation des mœurs de l’enfant d’Érasme, cité plus haut, par exemple), d’abord de la noblesse de Cour puis de l’aristocratie provinciale et enfin de la bourgeoisie et à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle des classes populaires au travers de l’éducation généralisée. Tout ce qui relevait ou relèverait de « l’animalité » et non de la civilité, des bonnes mœurs, du savoir-vivre, des manières de tables, de « l’étiquette » quitte la sphère publique pour la sphère privée ou l’intimité familiale restreinte (le couple, la famille monoparentale).

 On comprend dès lors pourquoi je parle de cette question et pourquoi j’ai donné pour titre à cet article « cachez ce sein que je ne saurais voir » phrase que prononce le Tartuffe (ce mot vient de « truffe ») ou l’imposteur de Molière (1664) et qu’il prolonge par « Par de pareils objets les âmes sont blessées — et cela fait venir de coupables pensées ». Ainsi la dissimulation des seins, devenus depuis un certain temps (sans doute assez lointain on le voit avec Molière), un symbole érotique mais aussi plus prosaïquement une expression de l’animalité féminine (l’allaitement), serait un moyen de renvoyer à la sphère privée ce symbole dès lors considéré comme sexuel et animal, malséant.

Ce qui est plus difficile à comprendre c’est pourquoi le mouvement féministe des années soixante-dix avait voué le soutien-gorge aux gémonies et même les sous-vêtements (au profit du jean et du tee-shirt) et promu les maillots une pièce et pourquoi le XXIe siècle a rejeté cette pratique qui se voulait égalitariste. Peut-être peut-on expliquer cette question par un mouvement de pudibonderie, mais visiblement il ne fonctionne pas pour toutes les parties du corps. On peut aussi dire qu’il s’agit de modes et de l’air du temps. Il est aussi possible de penser à la question d’une esthétique totalitaire (seuls les seins hauts et bien ronds, d’une taille conséquente, pourraient être montrés, comme certains entretiens avec des femmes le montrent). Peut-être peut-on davantage le rattacher à une nouvelle vision du féminisme « différentialiste » alors que le féminisme des années soixante-dix était lui universaliste. Pour certains groupes sociaux, le poids de la religion s’étant accru et surtout d’une religion de plus en plus traditionaliste (salafisme) et conservatrice (pro-vie, manif pour tous), peut expliquer ce mouvement.

Quoi qu’il en soit comme l’a déjà montré depuis fort longtemps Marcel Mauss (1936), il s’agit bien de techniques du corps (non naturelles donc), qui correspondent à une société spécifique. Toutes les techniques du corps sont en effet selon cet anthropologue du milieu du XXe siècle particulières à un groupe social, à une société. La dissimulation des seins féminins sur les plages (et pas seulement) et des formes chez les hommes est une technique du corps (au même titre que manger, faire l’amour, marcher, courir, dormir, etc.), qui dit la société dans laquelle elle s’inscrit. Une société pudique voire pudibonde dans la sphère publique.

La nature, le naturel et le naturisme

Aujourd’hui, encore une fois assez paradoxalement, la nature est une préoccupation centrale. Tout ce qui touche de près ou de loin à l’artificiel et au chimique est rejeté par les jeunes générations notamment (on pense à l’influence d’une Greta Thunberg) et bien sûr du GIEC et des climatologues. Mais ladite nature ne semble plus être la nature du corps à part lorsqu’il s’agit de nutrition. Dans ce dernier cas tous les produits doivent être naturels (pas de pesticides) et respecter la nature y compris animale (ne plus manger d’animaux notamment).   Ce mouvement vers une vie plus saine et plus « naturelle » s’est initié au XVIIIe siècle par exemple avec le rousseauisme dans la philosophie et l’éducation, mais il s’est également développé dans le monde médical. S’appuyant sur les travaux d’Hippocrate (natura sola medicatrix : la nature seule soigne) basé sur les quatre éléments de l’univers (l’air, l’eau, le feu, la terre) voire les 5 (la quintessensia, la quintessence : l’esprit, l’amour, l’éther, l’énergie sombre, etc.) qui trouvaient à l’intérieur du corps leurs homologues : l’humeur sèche, humide, chaude, froide qui pouvait expliquer les maladies et donc les guérir. Ainsi la décoction de saule blanc (qui pousse dans l’eau et la terre donc : froid et humide), peut guérir la fièvre humeur chaude et sèche. C’est ainsi qu’est né un médicament très répandu sur terre : l’acide acétylsalicylique (de salix : saule), l’aspirine.

Théophile de Bordeu à peu près au même moment que Rousseau, en 1768 (Émile de Rousseau date de 1762) utilise le mot « naturisme », il fait ensuite paraître un ouvrage intitulé : Le Naturisme, ou la Nature considérée dans les maladies et leur traitement conforme à la doctrine et à la pratique d’Hippocrate et de ses sectateurs, 1778. Il s’agit pour lui d’une part, de vivre conformément à la nature mais d’autre part de pratiquer le naturisme c’est-à-dire de l’exercice physique nu comme le faisaient les Grecs par exemple (ãõìíόò, gymnos, d’où vient gymnase, signifie s’exercer nu en grec ancien). Cela tombera plus ou moins dans l’oubli au cours d’un XIXe siècle prude, pudibond et conservateur très influencé par la religion catholique en France.

 Vers la fin du XIXe siècle venant de l’Allemagne moins catholicisée que la France, le naturisme reprend de la vigueur. Les cures d’air, d’eau (hydrothérapie), de soleil (héliothérapie) sont à nouveau valorisées. Plusieurs auteurs comme le grand géographe Élisée Reclus y voient un moyen de revitaliser le peuple français. Plus tard Georges Hébert (1875-1957) fera la promotion d’une méthode naturelle d’Éducation Physique (à partir de 1909), où la nudité est valorisée dans la cure d’air, de soleil, d’eau et d’exercice.

Les premiers camps naturistes sont créés en Allemagne en 1903 à Lubeck. En France l’Abbé Urbain dès 1908 emmène les enfants dont il a la charge, se baigner nus dans les Calanques de Marseille.

Pourtant légalement de délit d’outrage à la pudeur existe en France jusqu’en 1994 pour le nudisme.

Le 21 mai 1953 est créée l’Association des naturistes de Paris (Société gymnosophique de France antérieurement), qui a pour but de promouvoir le naturisme. Quelques années auparavant le magazine La Vie au Soleil (1949), cherche à populariser cette pratique. Avant cela Paul Carton, médecin proche de Georges Hébert, avait créé la revue Naturiste (1936). 

C’est au sortir de la deuxième guerre mondiale que se développe l’idée d’avoir des « camps » naturiste un peu partout en France. Ainsi Albert Lecocq et Christiane Lecocq (voir leur photo ci-dessous) cherchent à promouvoir cette idée. Elle va aboutir à la création du plus grand centre naturiste français en 1949 celui de Vendays-Montalivet.

La famille Lecocq

Beaucoup de films vont faire dès lors, d’une certaine façon, la promotion du naturisme y compris involontairement et parfois par dérision comme Le Gendarme de St Tropez (1963) ou Mon Curé chez les nudistes (1982).

C’est au cours de la période 1960-1969 que le naturisme se développera de manière fulgurante en France avec des dizaines de centres naturistes (Cap d’Agde, St Chéron, Héliomonde, Porquerolles). Mais le naturisme « sauvage » devient aussi de plus en plus fréquent. Ainsi pour le Languedoc les plages de l’Espiguette, de Maguelone, et même celle du Grand-Travers seront de plus en plus dominées par des naturistes. Une bataille opposera même les forces de l’ordre (CRS) avec forces grenades lacrymogènes et les ainsi dits nudistes au Grand-Travers au début des années soixante-dix.

La beat-generation et le mouvement hippies valorisent également la nudité dans une vision naturaliste et égalitariste. On peut voir cela au cours des festivals de Woodstock ou de White mais en de bien d’autres occasions. 

Photos prises à Woodstock

 

 

En 1983 le mouvement naturiste français est reconnu Mouvement de Jeunesse et d’Éducation Populaire, par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Au cours de cette période des centaines de camps naturistes verront le jour jusqu’au début du XXIe siècle. Au-delà du camp naturiste va se développer le sport nudiste et notamment la « randonue ».

Il semble pourtant que cette mode du naturisme notamment « sauvage » soit de plus en plus en récession tout comme le monokini sur les plages. Ainsi alors que le Grand-Travers à Carnon était essentiellement naturiste à la fin du XXe siècle, au début du XXIe siècle et surtout depuis 2005-2010, pratiquement plus aucun baigneur ne semble adepte de cette pratique. Là encore l’on doit s’interroger, pudibonderie ? pruderie ? influence des religieux traditionalistes ? Le nu relève de plus en plus de la sphère privée ou de camps réservés et clos autrement dit pour Michel Foucault d’une hétérotopie, c’est-à-dire d’un lieu ayant des règles sociales et notamment de bienséance, tout à fait spécifiques.

Le naturisme sauvage semble avoir régressé comme l’égalitarisme et avec l’accroissement de l’individualisme tout autant que le féminisme universaliste ce qui est paradoxal au regard de l’intérêt de plus en plus grand pour tout ce qui est naturel. Bizarrement le corps lui serait considéré de moins en moins comme un fait naturel mais peut-être de plus en plus comme un fait de culture. Il serait de plus en plus régularisé, aseptisé, caché, dissimulé. Le nu public devient embarrassant car comme le poil l’un des derniers signes de l’animalité en l’homme.

Conclusion

De plus en plus de jeunes femmes décrites comme trop dévêtues sont victimes d’agressions plus ou moins violentes. Ce phénomène de société s’inscrit dans le mouvement qui vient d’être décrit ici d’une pruderie ou d’une pudibonderie s’initiant avec le XXIe siècle du moins dans notre pays, mais sans doute dans d’autres pays aussi. La dissimulation des seins sur les plages en est un des indicateurs forts. Cette nouvelle mode provient sans aucun doute des USA où des lois prohibent cette pratique mais aussi des fondamentalismes religieux très forts dans certaines zones et certaines régions de France. Ce mouvement va d’une certaine manière avec la moindre influence du féminisme universaliste.

Mais plus largement peut-être peut-on l’associer à un approfondissement de ce que Norbert Elias a désigné sous le vocable de « civilisation des mœurs » qui dans le but de mettre à distance l’animalité et sous couvert de « savoir-vivre » finirait par mettre à distance la nature du corps. Cela va également avec la mode des épilations intégrales paradoxalement issues des films pornographiques. Le poil est depuis quelques décennies une sorte d’obstacle épistémologique pour le singe nu. Le poil renvoie à l’animalité d’où sa traque de plus en plus forte. Dissimuler les tétons des femmes s’inscrirait dans la même logique. Il est possible toutefois que s’exprime aussi au travers de cette « mode » un totalitarisme esthétique.

On ne voit pas cependant comment l’être humain pourrait totalement quitter sa nature physique puisque le corps est un équilibre entre nature et culture sauf à valider la thèse du transhumanisme et de « l’homme augmenté » qui pourrait n’être qu’en fait un homme diminué où la technologie aurait pris le pas sur la chair vivante et animale, comme je l’ai expliqué dans la postface de mon livre A Instrumentalização do corpo paru en 2018 au Brésil (São, Paolo, LiberArs).



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