Couleurs de La Havane en noir et blanc

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« Regards sur La Havane 1 » de Franck Delorieux et Marc Sagaert paru aux Éditions Helvétius présente de manière tout à fait originale un triptyque alliant à la fois un entretien avec l’artiste, une cinquantaine de clichés de Franck Delorieux 2 et un texte de Marc Sagaert où les mots jaillissent comme des images. Tout est couleur à Cuba. Les immeubles, les voitures, les vêtements, la végétation explosent tel un cercle chromatique permanent même quand le soleil se cache derrière les nuages. Pourtant Franck Delorieux a choisi le noir et blanc pour magnifier la couleur, et Marc Sagaert sa plume poétique pour compléter ce nuancier.

Franck Delorieux le dit lui-même « l’art est ma grande passion ». À la fois essayiste, poète et éditorialiste il est aussi photographe. Lors d’une interview il avoue « être instinctif et aimer différents types d’écriture ». Les cinquante photos qu’il présente dans ce livre sont la traduction de cet instinct que possède l’œil du photographe. Une palette de nuances de gris et de blanc où le noir domine et sculpte les immeubles, les statues comme les détails d’une carrosserie de voiture. À la fois nostalgiques et violentes, les photographies traduisent cette atmosphère cubaine. Une alchimie d’abandon, de misère, de joie et d’espoir.

 

La photo comme passeport de liberté

Certaines photos illustrent l’esprit du peuple cubain. Dans l’une d’elles, en silhouette, au loin, un groupe de cinq personnes face à la mer, appuyé contre une muraille semble enjoué. Face à eux le blanc du ciel comme un signe d’espoir et de liberté.

Sur d’autres photographies, une vague géante aussi haute qu’un immeuble délabré va les submerger. « La photographie est de noirs et de blancs tissés. Elle est l’alpha et l’oméga. Le vent, l’orage et le roulis des flots. Écume, fines broderies de l’espace et du temps, elle chante en gouttes d’eau […] de toute la fureur de ses scherzos 3, elle tonne », écrit Marc Sagaert.

Publiée avec l’aimable autorisation de Franck Delorieux

Les silhouettes vont alors s’arrondir pour se protéger de la déferlante. Le blanc du ciel se meut en gris foncé et la violence des flots agit comme un monstre voulant avaler ses proies. Le gris domine avec en premier plan la terre cubaine aux reflets de carbone. Le noir et le gris jouent comme un fusain incontrôlable.

Les silhouettes effacées par les gouttes ravageuses de l’océan résistent à la puissance de l’eau, et l’une d’entre elles debout dans ce tumulte, défie l’explosion. Mais la silhouette, tel le fantôme de la liberté semble avancer vers le lecteur. « Les lames jaillissantes les couvrent et les recouvrent. À les faire disparaître, et naître de nouveau. Les nuages font leur pelote dans ce ciel couché tendrement sur la mer. »

La photo est un cri silencieux qui transforme les images en mots écrits. Marc Sagaert accompagne avec l’élégance de ses mots cette symphonie havanaise.

 

L’encre noire des photos

Dans la postface : « le noir de Franck Delorieux : lumière des lumières », le style de Marc Sagaert sensible et aérien donne le ton et s’immisce comme la plume du poète dans l’iris du photographe. Par son phrasé précis, il interprète les photos de cette déambulation havanaise dont il détient aussi les codes. Présent à Cuba depuis quatre années, il nous brosse un tableau des œuvres de Delorieux donnant aux clichés la pincée de vocabulaire poétique complétant « la palette infinie du photographe ». « Le blanc se fait discret. Les gris se chamaillent l’intensité, ils s’emportent parfois jusqu’à l’obscurité et permettent au regard de se perdre […] Et c’est dans cette étrange noce des noirs, des blancs et des gris que nous percevons les résonances intimes de la ville, l’écho sensible et subtil de son chant qui s’élève dans un temps suspendu. »

Fin connaisseur de l’Amérique Latine, en poste notamment au sein des ambassades, Marc Sagaert contribue au rayonnement artistique de la France. Il a récemment participé à Cuba, en tant que rédacteur en chef invité, au numéro spécial des « lettres Françaises » : Cuba, La Habana.

Ce livre, par les photos de Franck Delorieux, les textes de Marc Sagaert et la préface de l’Ambassadeur de France à Cuba, Patrice Paoli, offre un tourbillon d’émotions. En flânant avec eux dans La Havane, ils nous procurent une réelle densité de plaisir et, à y regarder de plus près, ce bel album nous présente un grand spectacle d’extimité et d’intimité.

 

 

1 Franck Delorieux, Regards sur La Havane, Miradas a la Habana, texte de Marc Sagaert, Ed. Helvétius, 2 021.

2 Franck Delorieux est écrivain, photographe et commissaire d’exposition. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont L’Herbier de Monsieur Burattoni, Roger Vailland, libertinage et lutte des classes, et d’un roman Ils.
Il est directeur de la collection Les Lettres Françaises aux éditions Le Temps des cerises. Il est membre du comité de Rédaction des Lettres françaises, où il dirige la rubrique Lettres. Il a publié chez l’éditeur Galilée, un recueil de poème intitulé La Fabrique des fleurs, avec des pointes sèches de Geneviève Asse.

3 À l’origine, le terme scherzo, signifie littéralement « plaisanterie ». C’est le nom que l’on donne à une sonate vive et gaie. Chopin a composé quatre scherzos



Catégories :Culture

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1 réponse

  1. Excellent artiste qui donne envie de découvrir ce livre et de faire un voyage à Cuba.

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