La BD « La petite voleuse de la tour Eiffel » : l’amour est un bouquet de violettes

« Dans le parfum d’une seule violette on respire l’odeur et l’ivresse de plusieurs printemps ». Cette citation de Victor Cherbuliez dans L’art et la nature (1892) prend tout son sens dans cette aventure trépidante dans laquelle les scénaristes Hervé Richez et Jack Manini ainsi que le dessinateur David Ratte font voyager le lecteur dans le Paris de la Belle Époque celui de l’insouciance, des conspirations, des trahisons, des retournements de situation et de l’Amour.

En effet les deux protagonistes ont en commun un lourd passé d’amour filial. Celui-ci sert de trame à l’histoire réelle de l’affaire des fiches, l’un des plus grands scandales de la IIIe République.

 

Une tour Eiffel, un canonnier et une pickpocket qui sévit tous les jours à midi

Paris 1904. Depuis quelque temps, à midi, quand sonne le canon du premier étage de la Tour Eiffel, une insaisissable pickpocket sévit sur le parvis de la Vieille Dame et vide scrupuleusement les poches des badauds, qui n’y voient que du feu. Mais lorsque Jean-Baptiste Bidegain, secrétaire du Grand-Orient de France, se fait voler sa sacoche au symbole des francs-maçons, l’affaire prend une tournure inattendue. Des fiches très indiscrètes se trouvent à l’intérieur. Pour qu’elles ne tombent pas entre de mauvaises mains, Bidegain engage l’inspecteur Jules Dormoy, connu pour son efficacité et sa discrétion. Ce dernier part en chasse sans savoir que de puissantes forces sont à l’œuvre et qu’elles menacent le gouvernement d’Émile Loubet, le président de la République. Alors que son enquête le mène peu à peu sur les traces d’un véritable complot, le jeune inspecteur devient en même temps, la nouvelle proie de la pickpocket.

 

L’affaire des fiches, un scandale militaire peu de temps après l’affaire Dreyfus

L’affaire des fiches, parfois appelée l’affaire des casseroles, est un scandale politique qui éclate en 1904 en France, sous la Troisième République. Il concerne une opération de fichage politique et religieux mise en place dans l’Armée française à l’initiative du général Louis André, ministre de la Guerre, dans un contexte de liquidation de l’affaire Dreyfus et d’accusations d’antirépublicanisme portées par la gauche à l’encontre du corps des officiers.

Entre 1900 et 1904, l’administration préfectorale, certaines loges maçonniques du Grand Orient de France et d’autres réseaux de renseignement établissent des fiches sur les officiers, qui sont transmises au cabinet du général André afin de décider de l’avancement hiérarchique et des décorations à attribuer. Ces documents secrets sont préférés par André aux notations officielles du commandement militaire ; ils lui permettent de mettre en place un système où l’avancement des officiers républicains, francs-maçons est favorisé tandis que la carrière des militaires nationalistes et catholiques — conviction religieuse qui vaut, pour le Grand Orient et le cabinet d’André, hostilité à la République — est entravée, dans le but de s’assurer de la loyauté de l’armée au régime en place.

Le 28 octobre 1904, le député Jean Guyot de Villeneuve interpelle le gouvernement à la Chambre des députés et révèle le système de fichage instauré par le général André et le Grand Orient, produisant à l’appui de ses accusations des fiches qui lui ont été remises par Jean-Baptiste Bidegain, adjoint du secrétaire-général du Grand Orient. Le ministre nie avoir connaissance de ces agissements, mais durant la séance du 4 novembre, Guyot de Villeneuve produit un document qui incrimine André directement ; la séance est houleuse et le député nationaliste Gabriel Syveton gifle le ministre de la Guerre, déclenchant une empoignade dans l’hémicycle.

Le général André évacué de la Chambre des députés pendant la bagarre déclenchée par la gifle qu’il a reçue du député nationaliste Gabriel Syveton

 

Le Grand Orient, plus vieille loge franc-maçonne de France

Le Grand Orient de France est la plus ancienne obédience maçonnique française et la plus importante d’Europe continentale. Il est né en 1773 d’une profonde mutation de la première Grande Loge de France.

L’évolution de l’obédience se fait au travers de l’histoire politique et sociale de la France. Investi par le milieu politique sous le Premier Empire, accusé par l’Abbé Augustin Barruel et les milieux contre-révolutionnaires de conspiration ayant abouti à la révolution, le Grand Orient développe au fil de son évolution un engagement humaniste et politique. En 1877, le Grand Orient supprime l’obligation pour ses membres de se référer à « l’existence de Dieu » et à « l’immortalité de l’âme ».

Profondément impliqué dans la vie publique et politique sous la IIIe République, il est dissout au même titre que l’ensemble de la franc-maçonnerie française lors de la Seconde Guerre mondiale par le régime de Vichy. Le Grand Orient peine au sortir de la guerre à rebâtir ses effectifs et s’éloigne de l’action politique directe afin de privilégier la réflexion philosophique et sociétale.

 

Une reconstitution historique sous couvert d’une double histoire d’amour

Clairement, cette bande-dessinée se lit comme une série télévisée moderne. Elle fait penser sur de nombreux aspects à la série produite par Canal Plus Paris Police 1900. Dès le début, l’introduction est parfaite et amène tranquillement le lecteur vers ce qui va se révéler comme l’histoire principale, c’est-à-dire l’utilisation de l’affaire des fiches et son déroulement, certes romanesque mais empreinte d’une vérité historique réelle.

Ces deux protagonistes sans le savoir ont un douloureux passé filial (qui ne sera dévoilé qu’à la fin), même si les scénaristes parsèment subtilement des petits indices pour nous laisser deviner la véritable identité de la pickpocket et la relation entre ce policier des années 1900 et donc Juliette, jeune femme insouciante.

Les dessins sont très figuratifs, jusqu’à reproduire la véritable couleur de la tour Eiffel à l’époque, puisqu’à partir de 1899 jusqu’à 1907, elle était jaune. Il faut savoir qu’elle est repeinte entièrement tous les sept ans depuis sa construction selon un calendrier établi par Gustave Eiffel lui-même.

De même, afin de s’immerger dans ce Paris du début XXe, des expressions argotiques sont utilisées par les scénaristes comme le pébroque (parapluie), le condé (le policier), et des mots usuels pour l’époque mais oubliés depuis, se faire larronner (se faire voler).

La bande dessinée est découpée en actes qui chacun révèle une histoire dans l’histoire. Il faut préciser également que cette bande dessinée est une histoire complète.

Enfin pour conclure cette analyse, un papier glacé a été utilisé pour imprimer cette bande dessinée mais plus épais que ceux utilisé d’habitude pour donner un peu plus d’éclat et d’intensité aux couleurs.

Un très bon ouvrage de la part de ses auteurs qui se lit comme un roman policier, historique et romanesque tout à la fois ce qui représente bien ce qu’était finalement le Paris de la Belle Époque.

La bande dessinée est disponible aux éditions Grand Angle et comprend 64 pages.

 



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