Poète ? Appelez-moi donc Poétesse

Après Balade dans le Gard sur le pas des écrivains, nous vous proposons de partir à la découverte des trésors de la poésie française. Mais pas n’importe quelle poésie. Celle des poétesses. Car si l’on se fie aux programmes scolaires ou si l’on regarde de plus près les rayons de certains « temples du livre » ou même de certaines librairies, on pourrait croire qu’il n’a jamais existé de femmes poétesses. Pourtant, même si les romancières ont su trouver leur place dans le champ littéraire, la poésie reste encore l’apanage des hommes.

Le doute persiste : doit-on dire une femme poète ou une poétesse ? Sur le site https://poetesses.hypotheses.org/, Rim Battal [1] dit qu’elle utilise le terme poète pour se désigner elle-même, parce qu’elle a envie d’être poète… et quand on lui pose la question que pensez-vous du terme « poétesse » ? Elle répond qu’elle ne le trouve pas particulièrement élégant : « je dis plus volontiers autrice, par exemple. Je l’ai perçu pendant longtemps comme une sous-catégorie puis je l’ai utilisé simplement pour des raisons politiques, pour opérer une scission avec les pratiques masculines et patriarcales de certains milieux de poésie. »

 

Poétesse, péjoratif ?

Poétesse est pourtant un mot féminin qui existe depuis le début de XVIe siècle ! Pourtant lorsqu’on déclame un poème, ce sont les vers de Ronsard, Corneille, Rimbaud, La Fontaine, Verlaine ou Baudelaire qui nous viennent à l’esprit. Mais qui connaît ou se souvient de ceux d’Émilie Dickinson, d’Audre Lorde, d’Anna de Noailles, de Lucie Delarue Mardrus, de Cécile Sauvage, d’Henriette Charasson, de Louise de Vilmorin, de Catherine Pozzi, d’Yanette Delétang-Tardif, ou d’Adélaïde Dufrénoy ? Victor Hugo disait qu’« Un poète est un homme enfermé dans un homme ». On pourrait paraphraser ce grand romancier en affirmant que « la poétesse est une femme libérée des hommes »

 

La femme que l’on diffame

De très nombreuses citations prouvent que la misogynie date des temps les plus anciens. En 1772, Thomas de l’Académie Française dans son Essai sur le caractère, les mœurs et l’esprit des femmes écrit : « Peut-être leur imagination, quoique vive, ressemble-t-elle au miroir qui réfléchit tout mais ne crée rien ». Rémy de Gourmont (1858-1915) dans son livre Les Femmes et le langage stipule que la femme « ne crée ni les poèmes, ni les statues, mais elle crée les créateurs des poèmes et des statues ». C’est une manière d’affirmer que la femme n’est pas créatrice et qu’elle n’est que procréatrice. Flaubert, énonçait quant à lui dans sa Correspondance à Louise Collet que les femmes « ne sont pas franches avec elles-mêmes, elles ne s’avouent pas leurs sens, elles prennent leur cul pour leur cœur, elles croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir. » D’Aristote à Schopenhauer, la critique masculine faite de mépris, de haine considérait les femmes incapables de création artistique. Marceline Desbordes-Valmore, poétesse romantique écrivait déjà en 1833 sur la difficulté pour une femme d’être reconnue en tant qu’artiste ou poétesse romantique. George Sand, dans Les poètes populaires, (1841) affirme qu’« Une poétesse mériterait d’être dans le Dictionnaire, et [cela] nous paraît aussi nécessaire maintenant que celui de poète. »

 

La poésie est bien vivante

 Poiêsis en grec signifie créer, création. Le RAP signifie bien Rythm And Poetry.– La poésie est aussi une forme musicale que l’on associe au son. Un paysage, une photo, un sentiment peuvent faire l’objet d’un poème. Les mots ont alors une signification différente car ils y disent beaucoup plus que ce qu’ils disent habituellement. Comme si la poésie les ouvrait, les libérait, leur donnait un rythme, une sonorité, créait un rapport intime avec le lecteur ou la lectrice. Madame de Staël[2] 2 écrivait que la poésie est « Le don de révéler par la parole ce qu’on ressent au fond du cœur est très rare ; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables d’affections vives et profondes ; l’expression manque à ceux qui ne sont pas exercés à la trouver. »

 

Rendons à Cléopâtre ce qui appartient à Cléopâtre

Le monde change par la poésie et les mots nous font vivre dans le monde. La poésie est éternelle, « Tout s’est perfectionné depuis Homère, à l’exception de la poésie », écrivait Leopardi. Le langage, les mots, ce « mystère du langage » comme dirait Lamartine appartient autant aux poétesses qu’aux poètes.

Première poétesse de notre ballade poétique au travers de l’histoire, Christine de Pisan (1364-1430 ?) est considérée comme la toute première femme à avoir vécu de ses écrits. Elle est née à Venise mais grandira en France où son père travaillait en tant que médecin et astrologue à la Cour du Roi Charles V. À quinze ans elle est mariée à un noble, Étienne de Castel qui meurt brutalement dix ans plus tard. Elle décide, à l’encontre des usages de l’époque, de ne pas se remarier et d’élever seule ses trois enfants. Durant quatorze années elle va lutter et réussir à récupérer les créances qui lui sont dues suite au décès de son défunt mari. Elle va alors composer des textes, des poèmes d’amour et ses écrits arrivent jusqu’à la Cour. Lue et reconnue, elle monte « sa petite entreprise » de copistes et d’enlumineurs[3] et enchaîne les succès. Elle publie La Cité des dames, destinée à magnifier le rôle des femmes dans l’histoire. Elle écrit aussi dans le but de dénoncer les allusions érotiques, sexuelles et franchement misogynes du Roman de la Rose, très lu à cette époque, afin de combattre l’ignorance que sous-tendent de tels propos.

Christine de Pisan

Elle s’interroge aussi quant à la possibilité pour les deux sexes de recevoir la même éducation et se demande « Pourquoi l’idée d’égalité déplaît tant aux hommes ? Les femmes sont aussi aptes à faire de la politique et à gouverner. » Elle dénonce aussi l’illégalité du viol et les clichés véhiculés sur les femmes qui « seraient naturellement inférieures. »

Elle nous laisse plusieurs centaines de poèmes dont certains plaident déjà pour la cause des femmes. Elle meurt en 1430 et prouve qu’au Moyen Âge on pouvait avoir des idées aussi avancées que celles que défendent aujourd’hui les mouvements féministes.

 

Plaidoyer pour les femmes

Or ainsi sont les femmes diffamées

Par moultes gens et à grand tort blâmées

Tant par bouche que par plusieurs écrits ;

Oui, qu’il soit vrai ou non, tel est le cri !

Mais moi, tout le grand mal qu’on en a dit

Ne trouve en aucun livre ni récit

Qui de Jésus parlent, soit de sa vie,

Soit de son trépas pourchassé d’envie ;

.. Mieux, l’Évangile, des femmes témoigne

Beaucoup de bien et maint haute besoigne,

Grand prudence, grand sens et grand constance,

Parfaite amour, en foi digne arrestance

Compassion, fervente volonté,

Ferme et entier courage enraciné

A Dieu servir et vraye preuve en firent

Car, mort ou vif, aucuns ne l’accueillir,

Fors des femmes fut de tous délaissé

Le doux Jésus, navré, mort et blessé.

… Quel mal font-elles qui puisse être honni !

N’ont-elles pas mérité paradis ?

..Communément une ne fait par rigle (règle) ;

Et qui voudra par histoire ou par Bible

Me quereller en me donnant exemple

D’une ou de deux ou de plusieurs ensemble

Qui ont été réprouvées et males

– Encore sont-elles anormales

Mais je parle selon le commun cours –

Bien rares sont qui usent de tels tours.

..Laissons donc dire messieurs les prêcheurs,

J’affirme, moi qu’elles n’ont pas les cœurs

Enclins à ça ni à cruauté faire

Car nature de femme est débonnaire.

.. Par ces preuves justes et véritables,

Je conclus que tout homme raisonnable

Doit les femmes priser, chérir, aimer ;

Qu’il ait souci de ne jamais blâmer

Celle qui de tout homme est descendu.

Ne lui soit le mal pour le bien rendu.

.. C’est sa mère, c’est sœur, c’est sa mie,

Ne sied pas qu’il la traite en ennemie…

 

[1] Rim Battal, née en 1987 à Casablanca, au Maroc, est une artiste, poétesse et journaliste marocaine francophone

[2]   De l’Allemagne, II, X. qui a été imprimé en 1810 mais aussitôt saisi, pilonné, interdit, par les agents de Napoléon. Rappelons que depuis 1803 Madame de Staël a été chassée de Paris, à plus de 160 km. Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, connue sous le nom de Madame de Staël, est une romancière, épistolière et philosophe genevoise et française (1766 -1817)

[3]   Une fois le parchemin prêt à être utilisé, l’enlumineur réalise son dessin à l’encre. Le dessin achevé, il place les feuilles d’or et après pose la peinture



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1 réponse

  1. Bonjour
    Je me sens bien avec le terme de poétesse, car c’est un mot plein de fluidité et qui rime avec caresse..Je ne suis ni une patronnesse ni une gonzesse ,que je trouve pour le coup, péjoratifs.J’écris depuis longtemps, mais j’ai commencé à montrer mes poésie , sans grand succès car je n’aime pas déclamer.J’aime écrire tout simplement .Ce n’est pas pour réclamer la lumière ,mais nous sommes souvent des femmes de l’ombre, depuis qu’ont disparu, les salon littéraires, remplacés par des émission, pour petit cercle d’amis.Jamais nous ne trouvons notre place et c’est ça le grand problème des femmes , elles ne trouvent pas leurs places en dehors du cercle familial et de certains métiers qui leurs sont attribués.Bonne journée et vive la poésie!

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