Balade dans le Gard : À Nîmes Apollinaire « a connu le Lou »

Apollinaire et « Lou » ne se sont rencontrés que quelques fois. C’est à Nîmes que leur idylle la plus longue dura neuf jours, le poète, jeune soldat y avait pris ses quartiers au 38e régiment d’infanterie de campagne. Le jour de l’arrivée de sa muse en décembre 1914, il fait le mur pour la rejoindre à l’hôtel du Midi, place du square de la Couronne.

Dans l’attente que l’administration lui accorde sa naturalisation et ainsi qu’il puisse être incorporé[1], Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary Kostrowicki d’origine russe polonaise rejoint des amis à Nice. C’est lors d’une soirée en septembre 1914 où il était convié qu’on lui présente la comtesse Louise de Coligny-Chatillon. D’une lignée « de sang bleu », cette femme libre s’exprime avec franchise. Apollinaire est immédiatement séduit. Il commence à lui écrire, rédige sa première lettre d’amour et dépose à ses pieds les vers « de son serviteur passionné ».

« Vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussi tôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient. »

Il se demande dans un poème si jusqu’à présent il a « véritablement aimé ». Lou n’est-elle pas la seule femme, l’unique qu’il aimera à jamais ?

 

Lou dans la bergerie de l’hôtel du Midi

Lou est séduite d’être l’inspiratrice d’un poète et flattée de susciter une telle passion. Cet homme est « différent de ses compagnons habituels, d’autant plus que ce poète lui fait la cour avec une délicatesse sentimentale qui l’étonne». Elle lui annonce sa venue à Nîmes. Durant neuf jours Apollinaire va rejoindre tous les soirs « son Lou [2] » à l’hôtel du Midi, « ils s’échangent des serments et des gages – une mèche de cheveux, une chaîne ornée de médailles. Il en oublie la souffrance qui hantait le souvenir de ses amours passées. Il en oublie la guerre qui finira par le vaincre. Il en oublie la séparation lointaine, irrémédiable. Il n’écrit pas.[3] » Lou le quitte le 15 décembre et déjà Apollinaire la poursuit de ses missives enflammées.

Il va trouver chez Lou un amour, une manière d’aimer tout à fait particulière, une sorte de coup de foudre perpétuel. Les nombreuses métaphores que le poète emploie dans ses courriers et ses poèmes, tant à Nîmes pendant sa préparation militaire qu’au combat, distillent la réalité et la transforment. Le bruit des mitrailleuses devient une musique, il veut sauver la vie à l’instant où la guerre n’est que destruction.

 

 

 

« Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne

Mes sens sont tes chevaux, ton souvenir est ma luzerne […]

Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

Nos 75 sont gracieux comme ton corps. »

 

Dans une autre de ses lettres il traduit le réel en le comparant à Lou, sa manière à lui de rendre supportable un enfer quotidien : « T’ai-je dit la nudité des tranchées ? C’est extraordinaire. La nudité est toujours peu excitante et c’est un de tes charmes les plus exquis que même à poil tu restes excitante, mais la nudité des tranchées à quelque chose de chinois, d’un grand désert asiatique, c’est propre et désolé très silencieusement. »

 

L’absence de Lou

Après le départ de sa muse, Apollinaire va rester dans la caserne de Nîmes durant toute la durée de ses classes. Pour que l’absence de Lou lui paraisse plus supportable, il s’installe souvent au café Tortoni situé juste en face de l’hôtel du midi.

 

Le Tortoni d’ici fait à Paris la nique

Il est très bien je l’aime et c’est assez je crois

Au nom du Canudo le signe de la croix

Est fait par les garçons comme par la patronne.

Son regard plein de nostalgie se pose sans cesse sur la fenêtre de la chambre qui avait abrité leur amour fougueux. Le souvenir de Lou l’obsède. Il est à ce point présent qu’il lui écrit ses plus belles lettres, au coin d’une table, dans sa chambre ou aux jardins de la Fontaine. Ces lettres, parmi les plus belles jamais publiées sur l’amour fou, seront écrites à Nîmes.

Nîmes, le 11 mars 1915.

De toi depuis longtemps je n’ai pas de nouvelles

Mais quels doux souvenirs sont ceux où tu te mêles,
Lou, mon amour lointain et ma divinité,
Souffre que ton dévot adore ta beauté !
C’est aujourd’hui le jour de la grande visite
Et, tous, mon cher amour nous partirons ensuite.
C’est question de jours. Je ne te verrai plus
Ils ne reviendront plus les beaux jours révolus…

Sais-je, mon cher amour, si tu m’aimes encore ?

Les trompettes du soir gémissent lentement
Ta photo devant moi, chère Lou, je t’adore
Et tu sembles sourire encore à ton amant.

J’ignore tout de toi ! Qu’es-tu donc devenue ?
Es-tu morte es-tu vive et l’as-tu renié
L’amour que tu promis un jour au canonnier.
Que je voudrais mourir sur la rive inconnue !

Que je voudrais mourir dans le bel Orient
Quand, Croisé, j’entrerai fier dans Constantinople.
Ton image à la main, mourir en souriant
Devant la douce mer d’azur et de sinople (1) !..

Ô Lou, ma grande peine, ô Lou, mon cœur brisé,
Comme un doux son de cor ta voix sonne et résonne,
Ton regard attendri dont je me suis grisé
Je le revois lointain, lointain et qui s’étonne

Je baise tes cheveux, mon unique trésor,

Et qui de ton amour furent le premier gage
Ta voix, mon souvenir, s’éloigne, ô son du cor.
Ma vie est un beau livre et l’on tourne la page

 

 

 

 

 

 

Et souviens-toi parfois du temps où tu m’aimais

L’heure Pleure Trois

Fois

[…]

Guillaume Apollinaire

Apollinaire, resté seul, demande à partir pour le front le plus vite possible. Il quitte Nîmes pour rejoindre son régiment dans la région de Mourmelon-le-Grand.

Adieu, petit Amour, petit enfant ingrat

Enfin, me voici seul dans la nuit incolore

Toi, qui n’existes pas, ceinture, je t’adore.

 

Lou la voluptueuse

Lou est une femme fondamentalement libre. Nul ne peut la mettre en cage. Cette aviatrice, une des premières de sa génération est une rebelle, une ensorceleuse. Certaines lettres entre le poète et son égérie sont tout à la fois très romantiques et nous font parfois pénétrer dans une intimité éclaboussée de sensualité et d’érotisme, mais toujours d’une grande beauté. Louise de Coligny-Châtillon veut prolonger cette passion éperdue, en offrant ses « fesses roses bien en l’air bien écartées » pour qu’il la fasse « jouir à mourir sous la schlague ». Le coup de foudre est un coup de sang : « Gui je n’en peux plus ce soir !… j’ai un besoin fou de ton amour ! de tes caresses… aussi de tes sévérités… fouette-moi… humilie-moi… je t’aime infiniment tu es mon maître adoré…  je t’aime je t’aime… tout mon être t’appelle… je vais me tordre de désir toute la nuit…»

Lou

 

La poésie d’Apollinaire

L’auteur du « Pont Mirabeau » est un poète moderne et mélancolique. Ses poèmes à Lou sont simples. Tout le monde peut se les approprier et c’est pour cette raison qu’ils sont si célèbres et traversent le temps, comme une passion éternelle. La douleur de l’amour est une source intarissable de poésie. Dans sa biographie du poète, Laurence Campa décrit cette relation unique entre Apollinaire et sa muse guerrière :
« Apollinaire aimait cette femme parce qu’elle était la guerre et qu’elle ne l’était pas, qu’elle était la grâce, tout ce qui restait de la grâce, et qu’elle était l’ardeur et la souffrance voluptueuses, le désir ultime, le souci de l’amour : il ne regardait pas la guerre en face, mais une muse ardente à la chevelure “pareille à du sang répandu”. »

Parmi les quelque soixante-seize poèmes à Lou, certains sont repris par des comédiens contemporains qui ont su par leur interprétation en restituer l’émotion et la force. Jean-Louis Trintignant est de ceux-là. Par le timbre de sa voix, par la modulation de sa diction, par le rythme souligné, par les musiciens qui l’accompagnent, cet acteur et homme de théâtre a présenté « Poèmes à Lou » avec sa fille Marie dont il ne s’est jamais remis de la mort brutale. L’écriture et le théâtre rappellent en ces périodes troublées de confinement que l’essentiel passe aussi par la poésie et l’amour.

 

Guillaume Apollinaire (celui qui a le chapeau) et son

 

 

[1] Dès que les présages de guerre se font jour, et que le risque de conflit se précise, des voix s’élèvent pour défendre les intérêts de la France. C’est ainsi que le 29 juillet 1914 les intellectuels étrangers présents à Paris appellent au soutien de leur patrie d’adoption en danger. En voici le texte :

L’heure est grave ! Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir, doit se défendre de rester inactif au milieu de la plus formidable conflagration que l’histoire ait pu enregistrer. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, donc des actes. Des étrangers amis de la France qui ont pendant leur séjour en France appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras. Intellectuels, étudiants, ouvriers, hommes valides de toute sorte nés ailleurs, domiciliés ici, nous qui avons trouvé en France la nourriture matérielle, groupons-nous en un faisceau solide de volontés mises au service de la France.

Signé : Canudo, Blaise Cendrars, Léonard Sarlius, Csaki, Kaplan, Berr, Oknotsky, Isbicki, Schoumoff, Roldiref, Kozline, Esse, Lioschitz, Frisendahl, Israilevitch, Vertepoff. Guillaume Apollinaire, va lui aussi souscrire un engagement.

[2] Il nomme souvent par « Mon Lou » son amante

[3] Laurence Campa, Guillaume Apollinaire entre amour et souvenir in Balade dans le Gard, Sur le pas des écrivains, Ed. Alexandrines.



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