Dire les mots et taire la chose. Ou du racisme ordinaire.

Par Jacques Gleyse, professeur émérite, Université de Montpellier, Laboratoire LIRDEF, EA 3749.

   

L’actualité, une fois encore, mais dans des circonstances moins dramatiques que celles qui ont prévalu lors de la mort de Georges Floyd ou d’Adama Traore puisqu’il s’agissait d’un match de foot et peut-être même d’un quiproquo linguistique, nous a ramenés à la question du racisme que l’on pourrait dire ordinaire. Dans les trois cas les victimes d’une action ou d’une parole raciste étaient des noirs.

La question du racisme est pourrait-on dire presque vieille comme le monde bien que le mot qui sert à qualifier cette idéologie soit très récent dans l’histoire de l’humanité. C’est une idéologie qui présuppose l’idée de race c’est-à-dire d’une variabilité plus importante entre groupes humains qu’à l’intérieur des groupes humains eux-mêmes. Or toutes les recherches scientifiques récentes montrent qu’il y a un consensus chez les biologistes et anthropologues pour affirmer qu’il y a plus de différences à l’intérieur d’un groupe humain spécifique qu’entre les différents groupes humains. Pour être plus clair, en biologie, la race ça n’existe pas. Pourtant, le racisme, malgré ce rejet de l’idée même de race par la communauté scientifique ne cesse pas et même, parfois, est devenu plus présent dans certains pays que ce qu’il l’était, il y a sans doute quelques décennies.

Le mot lui-même est créé à la fin du XIXe siècle. On en attribue généralement la paternité à Gaston Merry en fonction des dires de Charles Maurras. Il l’aurait utilisé dans La Libre parole, journal d’Édouard Drumont, antisémite et polémiste de la deuxième moitié du XIXe siècle. Il sera utilisé de manière de plus en plus fréquente à partir des années trente du XXe siècle en général pour critiquer une position idéologique mais les « racistes » s’en empareront aussi pour décrire leur vision du monde, notamment, bien sûr les nazis, les fascistes italiens, etc. Le dictionnaire Larousse fera figurer pour la première fois le terme raciste et racisme dans ses pages en 1932.

Pour autant, a minima, on peut dire que si le mot n’existe pas l’idéologie, elle, ou du moins celle qui en est proche : la xénophobie, la peur de l’étranger est loin d’être aussi récente.

 

Les barbares habitaient de l’autre côté du limes

Les Grecs des Cités telles qu’Athènes, Sparte, Troie utilisent le mot « barbaros » (βάρϐαρος) pour déqualifier, en quelque sorte, toute personne qui ne parle pas la même langue qu’eux, qui parle avec des « bar-bar » gutturaux et non avec les r roulés (en palatine) du grec ancien et surtout qui parle une langue non intelligible pour les Grecs. Mais selon Hérodote les Égyptiens attribuaient déjà le nom de « barbare » à tous ceux qui ne parlaient pas leur langue et ne possédaient pas leurs techniques et technologies voire, leur culture. Les Grecs eux aussi discréditeront les « barbares » en considérant que, d’une part, ils ne savaient pas parler et, d’autre part, qu’ils n’étaient pas vraiment civilisés ne possédant pas toutes les techniques et tout le savoir-vivre de la Grèce des Cités. Qu’ils viennent du nord ou du sud les peuples nomades étaient donc barbares pour les Grecs.

Rome, dès la République et sous l’Empire qualifiera elle aussi de barbarus tout peuple qui n’a ni la langue ni les mœurs des patriciens romains. Sont donc barbares : les Berbères (dénomination sans doute aussi issue de « barbaros ») mais aussi les Celtiques, les Germaniques, les Scythes, les Slaves, les Asiatiques, etc. Les barbarus vivent au-delà du limes (de la frontière de l’Empire), ils sont considérés dans certains cas comme des « animaux à deux pieds ». C’est ainsi que les qualifie Ammianus Marcellinus (330-395). Mais dès le cinquième siècle avant notre ère Thucydide (-465, -400) dans sa Guerre du Péloponnèse décrit les barbares, au-delà de l’aspect technique, technologique et linguistique comme ceux qui font primer l’intérêt du Clan sur l’intérêt général, la Société contre la communauté, les valeurs locales face aux valeurs universelles que porteraient les « civilisés ». On voit que dès lors ce sont des facteurs culturels plus que biologiques qui vont fabriquer l’idée du barbare et plus tard d’une « race » différente.

Dans La Guerre des Gaules (De bello gallico ou Bellum Gallicum) Jules César décrit les peuples au-delà du limes et même au sein de la Gaule (qu’il invente en quelque sorte et que le second Empire et la IIIe République réinventeront), comme caractérisés par l’impudeur physique, une alimentation frustre, des religions sommaires et un culte de la violence et de la destruction. Même si le mot race n’est pas employé par ces différents auteurs ces mœurs « barbares » sont essentialisées et font en quelque sorte de ces groupes sociaux des peuples non civilisés, des hommes qui ne sont pas « la Civilisation » qui sont plus proches des animaux que des humains. Ainsi s’établit une sorte de hiérarchisation des groupes humains dès l’antiquité grecque, romaine et peut-être égyptienne. Cela permet bien sûr de traiter en esclaves ceux qui sont moins humains que les autres.

 

L’invention de la race ? La Callipédie… ou l’art d’avoir des enfants sains de corps et d’esprit

Paedotrophiae (Scévole de Sainte-Marthe, Paris, 1584) et Callipedia (Quillet, C., Paris : 1665, latin et 1749 édition française : La Callipédie contemporaine. L’art d’avoir des enfants sains de corps et d’esprit) n’ont pas pour but de développer des visions racistes du monde, bien au contraire, d’une certaine façon puisque ces deux auteurs s’inscrivent plus ou moins dans une vision humaniste à presque un siècle d’écart. Cependant, lorsqu’il s’agit de définir ce qu’est la beauté d’un enfant, c’est – sans que le mot soit là – de racisme dont il est question : « Il est bon de connaître d’abord en quoi consiste la beauté ; quelle est celle du front, des cheveux, des joues, de la bouche et de tout le corps en général » (Quillet, p. 4). Dans cette perspective aussi bien Scévole de Sainte-Marthe que Claude Quillet ont la même vision des choses. Le bon modèle c’est un blanc, Français, du bord de la Loire : « Ceux qui sont exposés au froid rigoureux du Nord et ceux à qui le soleil fait sentir la chaleur immodérée de ses rayons, sont particulièrement habités par des Peuples d’une figure hideuse. On y voit des nations […] qui traînent des corps difformes, dont toutes les parties sont dénuées de vigueur et de grâces. On en voit d’autres dont la noirceur dégoûtante, les cheveux hérissés et crépus, et les grosses lèvres qui s’élèvent sous un nez de singe, sont autant de monstres » (Quillet, p. 16). Face à cette vision franco-française (occidentale) de la beauté et à ce racisme patent on comprend que les batailles pour l’égalité des noirs et des blancs aux USA aient pu promouvoir trois siècles plus tard le slogan « Black is Beautiful ! ». Mais on a vu lorsque Christiane Taubira est devenue ministre de la Justice sous François Hollande comment les réseaux sociaux de l’extrême droite raciste et nationaliste ont réactivé la vision de Claude Quillet en osant associer cette ministre en raison de sa couleur de peau à nos cousins des forêts. Cela s’est également retrouvé avec les cris de singes proférés dans les stades de foot lorsque certains joueurs noirs étaient en possession de la balle ou encore quand les supporters, les hooligans, leur lançaient des bananes.

 

Pour Scévole de Sainte-Marthe comme pour Claude Quillet, l’apparence correcte ce serait un Tourangeau. Car ceux-ci « joignent une belle figure à un visage qui n’étant ni affadi par la pâleur ni rembruni par une bile noire, mais coloré d’un vermillon naturel, est encore orné par des cheveux qui tombent en boucles blondes du haut du front : les mêmes grâces se remarquent dans le reste du corps : l’assemblage des parties est ferme et vigoureux : les membres sont bien disposés et leur taille médiocre est bien proportionnée » (Quillet, p. 20).

C’est cette figure que les racismes des XIXe et XXe siècle finalement chercheront à promouvoir. Il n’est de véritable être humain que le Tourangeau, le Caucasien, l’Aryen… toute autre couleur de peau ou forme du corps est considérée par les racistes comme non-humaine.

Nicolas Andry de Bois-Regard, Frontispice

Nicolas Andry de Bois-regard en 1741 dans son ouvrage L’Orthopédie ou l’art de prévenir et de corriger dans les enfans [sic] les difformités du corps. Le tout par de moyens à la portée des pères mères et de toutes les personnes qui ont des enfans [sic] à élever, va plus loin que Scévole de Ste-Marthe qu’il cite d’ailleurs explicitement puisqu’il propose des techniques pour ramener les corps à une norme qui finalement est celle décrite plus haut par Claude Quillet. D’ailleurs, le frontispice de l’ouvrage ne trompe pas. La règle tenue par une femme porte l’inscription « Haec est regula recti » (« voici la règle de la rectitude »). Il s’agit donc non seulement de décrire ce que serait le bon corps humain mais en cas de déviation de le ramener à la norme. Andry se réfère aussi bien dès le début de son ouvrage à Scévole de Ste-Marthe qu’à Claude Quillet pour établir la norme à laquelle ses propositions d’actions tentent de ramener les enfants : « Il ne conviendrait pas de négliger son corps au point de le laisser devenir difforme ; ce serait aller contre l’intention même du créateur » (Andry, préface p. IXXVj). Donc chez Andry ce sont non seulement les couleurs et formes du corps qui sont considérées comme contraires à la beauté normale mais aussi toutes les déformations qu’il va s’attacher à combattre avec des techniques qu’il considère comme éprouvées. Et selon lui ces modèles du beau corps se retrouvent chez les peintres de l’Âge Classique : « Ces règles (d’équilibre et de beauté du corps) sont si constantes que c’est uniquement la connoissance [sic] parfaite qu’en ont les habiles peintres qu’ils peuvent rendre très ressemblans [sic] les portraits ». Et si Andry se réfère à Raphaël, Michel-Ange et à d’autres peintres du siècle d’or, florentins ou vénitiens, on comprend que sont bien des corps de femmes ou d’hommes occidentaux auxquels il pense. Peu de tableaux en effet représentent des noirs ou des Asiatiques voire des Arabes. Jésus de Nazareth, lui-même, né pourtant en Palestine est souvent peint blond aux yeux bleus.

Raphaël La Chapelle Sixtine

 

Le visage chez Raphaël

Andry cherche donc non seulement à redresser les corps mais à ramener par des techniques au modèle déjà défini par Quillet et par Scévole de Sainte-Marthe, c’est-à-dire un homme (le sexe féminin n’est pas le bienvenue à la naissance) à la peau blanche, aux joues rouges, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. C’est le prototype sur lequel s’établira et s’établit encore la norme pour les racistes et suprémacistes étasuniens, russes, hongrois ou autres.

Nicolas Andry de Bois-Regard, illustration

 

La controverse de Valladolid

Dans la même optique que ce qui vient d’être décrit ci-dessus mais un peu plus tôt, c’est-à-dire au XVIe siècle, peu de temps après la « découverte » des Indes occidentales, de l’Amérique et des Amérindiens, comme on le sait, va naître une controverse, où la question posée sera la même que celle de Scévole de St Marthe ou de Quillet voire d’Andry : les Amérindiens ont-ils une âme, autrement dit : sont-ils humains ou sont-ils des animaux ?

Codex Mendoza montrant les Aztèques pratiquant les sacrifices humains

 

Au cours de cette controverse devenue célèbre et qui donnera lieu à une pièce et à des films au XXe siècle, Bartolomé de las Casas, moine dominicain s’oppose au théologien Juan Ginés de Sepúlveda pendant deux séances d’un mois chacune, en 1550 et 1551, séances qui se déroulent au Collège San Gregorio de Valladolid. La controverse a également lieu au travers d’échanges épistolaires. Il s’agit de discuter et de trancher, selon la demande de Charles Quint, sur : « la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, […] pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience ». La colonisation de l’Amérique sera stoppée par le roi dans l’attente d’une conclusion de ladite controverse.

On doit se rappeler ici que Charles Quint, très pieux, avait déjà pris un décret en 1526 interdisant l’esclavage des Amérindiens (appelés Indiens alors), sur tout le territoire de son Empire. En 1542, il avait également promulgué des lois qui proclamaient « la liberté naturelle des Indiens » et obligeaient à la remise en liberté des esclaves. Le Pape Paul III lui-même dans une lettre : Veritas Ipsa, avait officiellement condamné l’esclavage au nom de l’Église catholique. Le Pape affirme dans cette lettre : « même s’ils demeurent en dehors de la foi de Jésus-Christ » les Amérindiens « sont de véritables êtres humains » mais ils doivent être « invités à ladite foi du Christ par la prédication de la parole de Dieu et par l’exemple d’une vie vertueuse ». On voit ici l’ambiguïté du propos. En effet, s’il ne s’agit pas de rabaisser les Amérindiens au niveau de l’animal mais il convient aussi de les endoctriner pour qu’ils deviennent chrétiens et non plus animistes et donc qu’ils adoptent les valeurs de l’Occident chrétien.

Bartolomeo de las Casas

Juan Ginés Sepúlveda

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi que l’explique la notice Wikipedia sur le sujet, la controverse s’achève par l’idée que les Amérindiens ont un statut égal à celui des blancs, qu’ils sont bien des êtres humains et non des sous-humains et que, donc, ils ne peuvent pas être mis en esclavage. Mais cela ne s’applique pas aux noirs d’Afrique. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la traite des noirs visant à développer les « colonies » amérindiennes pourra avoir lieu. La conclusion de la controverse n’empêche pourtant pas les nobles (la plupart) conquistadors de traiter les Amérindiens de la même manière que sont traités les serfs en Europe, voire pire, car les « curateurs » perçoivent des tributs en métaux précieux, nature ou corvée en échange d’une protection et d’une évangélisation des populations. Les Amérindiens pourtant, selon la conclusion de la controverse, doivent rester libres. La pratique pourtant sera souvent toute autre au fur et à mesure de l’avancée de la conquête sur l’ensemble du territoire américain.

Durant la controverse si De Las Casas a défendu la liberté totale des Indiens et leur humanité au contraire Sepúlveda s’appuyant sur Aristote défend « une juste guerre contre les Amérindiens visant à les faire sortir de leur immaturité pour les conduire, selon un devoir moral, et si nécessaire par la force, à la civilisation chrétienne« . On sait ce qu’il en adviendra.

En tout état de cause, contrairement aux Amérindiens d’Amérique du Nord massacrés au cours des conquêtes anglo-saxonnes, ceux d’Amérique du Sud seront un peu protégés de l’esclavage et du massacre en raison des lois promulguées par Charles Quint avant et après la Controverse. Mais, comme cela a été dit la traite des noirs déjà commencée de longue date s’intensifiera du fait de ces lois et de l’impossibilité légale pour les colons d’utiliser une population locale comme esclave. Par contre, attribuer à la position de De Las Casas la traite des noirs est une erreur. Comme le montre son ouvrage La Historia de las Indias, publié trois siècles après sa mort, c’est l’ensemble des formes de mises en esclavage qui est condamné et pas seulement l’esclavage des Amérindiens. Il juge également celui des noirs injuste et inhumain.

À l’inverse, de la vision hispanique officielle de la colonisation de l’Amérique du Sud, l’Indian Removal Act de 1830 autorise sur une partie de l’actuel territoire des USA et une partie du Canada, la déportation massive des Amérindiens du nord, leur parcage dans des réserves. Le Congrès nord-américain a planifié et organisé la spoliation et l’élimination des populations amérindiennes par l’extermination des bisons notamment. Mais aussi bien au nord qu’au sud les populations noires d’Afrique resteront considérées comme des infra-humains, des quasi animaux jusqu’à la révolution française et même jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans un monde où l’essentiel de l’énergie est animale ou humaine, les esclaves sont une nécessité économique. Le commerce triangulaire (Afrique, Antilles ou Amérique, France) en sera l’expression la plus marquante en France à l’instar des villes de Nantes et de Bordeaux qui prendront leur essor en partie grâce à cette traite.

Suite à l’abolition de l’esclavage qui s’initiera officiellement en Grande-Bretagne à partir de 1807 puis de 1833 et en France véritablement au cours de la IIe République, soit en 1848, à la suite des actions de Victor Schœlcher, de nombreux États mettront en place la règle de l’apartheid visant à séparer les populations noires et les populations blanches. Ainsi naîtra en quelque sorte l’institutionnalisation du racisme d’État, bien que le mot n’apparaisse clairement comme on l’a vu qu’avec les prémisses des fascismes et des nationalismes d’extrême droite occidentaux. Il faut noter que les Lumières, dès la fin du XVIIIe siècle, ont contesté l’esclavagisme. Une révolutionnaire féministe comme Olympe de Gouge par exemple s’est battue bec et ongles y compris en écrivant une pièce très contestée à l’époque de la Révolution française contre l’esclavage et la traite négrière. Mais cette avancée révolutionnaire a été remise en cause par le premier Empire et la Restauration qui ont suivi.

 

L’invention de la race (Bancel, N. ; David, T., Thomas, D., 2014) dans les zoos humains

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale dans différents pays du monde et notamment en France seront exposés des « zoos humains » (expression récente utilisée notamment par l’historien Nicolas Bancel et ses collaborateurs, et par l’exposition réalisée au musée de Pointe-à-Pitre, il y a deux ans). L’ouvrage L’Invention de la race, comme nous venons de le faire en partie, remonte aux origines de cette invention au travers notamment des recherches en biologie, des travaux de Linné et des encyclopédistes notamment Buffon. Mais l’ouvrage explique également comment l’étude des crânes humains et notamment les recherches sur les liens entre l’intelligence et la forme de crânes (dolichocéphales, brachycéphales, etc.) et sur la bosse des maths vont (fautivement) chercher à déterminer comment la forme des crânes peut être associée à la couleur des peaux et déterminer une race (infra-humaine). Plus loin dans le texte, on voit aussi comment se fabrique « le nègre », au XIXe siècle sous les plumes de Johann Friedrich Blumenbach et Julien Virey. Il s’agit là d’en décrire les formes spécifiques mais aussi les mœurs et d’en montrer l’aspect primitif comparé au colonisateur blanc. Il s’agit de produire une figure de l’altérité radicale mais aussi de montrer les noirs comme inférieurs aux blancs pour de nombreuses raisons. C’est aussi ce que décrit le chapitre suivant par exemple en montrant comment Jules Choquet un anatomiste de la fin du XVIIIe siècle classifie les crânes humains en alignant de haut en bas celui d’une femme âgée de 90 ans puis celui de Bichat, un peu plus bas celui de la Venus hottentote et enfin au bas celui d’un orang-outang et d’un loup. Cette description initie une théorie qui fera florès chez les nazis et racistes ou eugénistes du début du XXe siècle : celle de l’angle facial qui permettrait de distinguer l’humanité (plus ou moins achevée) de l’animalité. Cet élément par exemple, servira à déterminer pour les nazis le caractère « sémite » et le caractère « aryen ». Il serait trop long de décrire ici l’ensemble de l’ouvrage mais disons simplement que chapitre par chapitre il décrit comment au cours du temps s’est construite l’idée de races biologiquement différentes.

Ce sont pourtant les « zoos humains » qui ont contribué le plus fortement à cette construction idéologique depuis, peut-être, l’Antiquité égyptienne grecque et romaine. En effet, dès cette période des exhibitions de « sauvages » ont lieu dans les grandes métropoles des trois empires où l’on présente des nains du Soudan, des « sauvages » et autres « barbares ». César lui-même, lors de son triomphe à Rome, exhibe un « Gaulois : Vercingétorix, enchaîné derrière son char.

Lors de la conquête de l’Amérique du Sud de nombreux Amérindiens feront la traversée de l’Atlantique pour être exposés au regard des Cours européennes. Des Tupinambas sont montrés à Rouen à Henri II en 1550. Selon la notice Wikipedia, le premier véritable zoo humain est mis en place en Amérique. Il s’agit de celui de Moctezuma à Mexico montrant des êtres humains atteints de difformités : albinos, nains, bossus, etc. Des cirques itinérants comme le Barnum montreront des animaux sauvages mais aussi des « monstres » et des peuples perçus comme exotiques à l’instar de la Venus hottentote. Mais à la fin du XIXe siècle et à partir des années 1860 notamment ce ne sont plus des cirques qui produisent ces exhibitions mais des expositions fixes. Cela aurait commencé aux limites du Faubourg St Laurent quand des Malgaches atteints d’albinisme auraient été montrés tous les jours de 9 heures à 19 heures Des Samoans, des Samis, des Pygmées sont exhibés dans des zoos allemands ou du Bronx, etc. On sait aussi que le Wild West Show de « Buffalo Bill » montrera des Indiens (dans ce cas des employés) en situations plus ou moins « réelles » un peu partout dans le monde y compris en France.

C’est en 1907, lors de l’exposition coloniale de Nogent-sur-Marne que 2,5 millions de visiteurs pourront voir des indigènes des différentes colonies françaises, présentés comme des animaux dans des sortes d’enclos. À ce moment, on peut dire que l’exotisme des spectacles précédents cède sa place au racialisme et que l’idéologie de la race va pouvoir réellement se développer avec l’idée claire d’une hiérarchie des races proche de celle qui prévalait chez les Grecs et les Romains concernant les « barbares ». L’exposition coloniale de 1931 encore, montre des villages soi-disant indigènes reconstitués : Africains, Maghrébins, Kanaks, dans des enclos où les spectateurs peuvent voir vivre des groupes de personnes qui n’ont bien sûr pas choisi d’être là.

Mais, dans cette période d’essor du fascisme et du nazisme, des Croix de feu en France, peu de voix s’élèvent pour contester cette pratique. On comprend bien qu’il s’agit de montrer les colonisés comme plus proches de l’animal que de l’être humain occidental. Mais, en peu de temps, ces spectacles ne vont plus faire recette et, au contraire, être complètement décriés. Le dernier du genre aura peut-être lieu lors de l’exposition du monde portugais à Lisbonne en 1940. Mais peu importe, l’idée de hiérarchie des « races » est dès lors bien implantée et trouvera toute son expression, d’une part, dans les différents pays pratiquant l’apartheid et, d’autre part, comme on le sait, dans l’antisémitisme d’État et le nazisme. Cette fois il s’agira, comme on le sait de faire disparaître du IIIe Reich ce que l’on considérera comme des sous-races ou des races impures.

Mais l’idée de zoos humains en soi n’est peut-être pas morte même s’il ne s’agit plus de race. Nicolas Bancel et Olivier Razac soutiennent en effet que les téléréalités qui enferment des jeunes gens dans des lieux où ils sont filmés 24 heures sur 24 relèvent de la même logique. Mais c’est une autre question.

 

Le sport raciste ou internationaliste ?

Longtemps dans le monde du sport l’idée de race sera présente. Parfois, il s’agit davantage d’ailleurs, lorsque Le Miroir des Sports parle de « race » (dans les années 1920-2030) de « nationalité » puisque l’on va parler de « la race française » ou « la race italienne » au cours du Tour de France.

Le Baron Pierre Fredy de Coubertin, lui-même, a une vision hiérarchisée colonialiste et pour tout dire raciste. En effet, il écrit clairement que : « dès les premiers jours j’étais un colonial fanatique » mais plus clairement encore que « les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance ». On ne sera donc pas surpris qu’il loue et valorise les jeux nazis de 1936 et qu’il affirme « Que le peuple allemand et son chef soient remerciés pour ce qu’ils viennent d’accomplir ». Bien sûr, il restera muet sur l’Olympiade Populaire de Barcelone (organisé par les organisations de la gauche radicale dans le monde) arrêtée dès le 2e jour à cause du déclenchement de la guerre d’Espagne.  Coubertin reste aussi persuadé que les noirs ne pourront jamais égaler les blancs dans quelque discipline sportive que ce soit. Il sera évidemment démenti, tout comme le sera Hitler lui-même, par les performances de Jesse Owens lors des Jeux Olympiques de Berlin.

On sait aussi que le racisme de Pierre de Coubertin va de pair avec son sexisme puisque les femmes ne devraient participer aux Jeux Olympiques modernes que pour remettre les lauriers. Mais cela est une autre affaire.

Le racisme dans le sport demeure notamment et principalement dans le football. Dans le sport aux USA notamment il a été principalement lié au racisme d’État qui existait au travers de la ségrégation raciale. Il en fut de même notamment en Afrique du Sud par exemple dans le rugby ce qui a été très bien montré dans le film Invictus avec Morgan Freeman et Matt Damon.

Mais, dans le sport en général et plutôt dans les sports d’équipe, ce qui a contribué à entretenir le racisme ou a minima la xénophobie c’est l’esprit de clocher autrement dit le chauvinisme voire le nationalisme. Les supporters qui veulent voir gagner l’équipe de leur village détestent le village adverse. Ceux qui veulent voir triompher l’équipe nationale détestent l’équipe adverse et l’affublent parfois de qualificatifs péjoratifs. On connaît bien, par exemple, la haine que se vouent les supporters marseillais et parisiens. Certains attribuent ces oppositions entre deux villages ou deux villes aux parties de Soule ou de Choule (sorte d’ancêtre du rugby) qui se jouaient depuis le Moyen-Âge entre deux groupes d’hommes de villages proches et qui ont été interdites en France à la fin du XIXe siècle au regard des morts qu’elles provoquaient par armes blanches, noyade, coups et blessures, etc.

Symboliquement selon Bernard Jeu : « le sport c’est la mort jouée et la violence ritualisée », pour des auteurs comme Norbert Elias et Eric Dunning le sport est une guerre moderne qui ne fait pas ou peu de morts. Or dans toutes les guerres, il s’agit de stigmatiser l’adversaire d’en faire un monstre.
Dans ce monde de la guerre symbolique et de la domination qu’est le sport il n’est donc pas très surprenant que le racisme soit présent tout autant que le sexisme, l’homophobie, etc. Que l’on me comprenne bien. Je ne justifie nullement ce racisme, je dis simplement qu’historiquement il est explicable et que dans une vision généalogique du sport il est finalement consubstantiel à celui-ci.

 

« De race humaine et de nationalité terrienne » (Huber Felix-Thiéfaine)

Les nationalismes, suprématismes blancs et autres xénophobies et racismes qui se sont développés dans de nombreux pays depuis la fin du XXe siècle et le début du XXIe ont vu prendre forme depuis au moins le début des années soixante de fortes résistances notamment dans les pays où existaient encore un racisme d’État et un apartheid comme les USA ou l’Afrique du Sud, avec le Black Panthers Party par exemple et des figures comme celle de Malcom X, de Martin Luther King ou de Nelson Mandela. Désormais, le racisme n’est plus institué en doctrine d’État dans aucun pays. Il existe pourtant toujours un racisme politique bien que peu de partis se reconnaissent explicitement racistes. Beaucoup de partis d’extrême droite en Europe ne s’en revendiquent pas mais le sont fondamentalement ou a minima sont xénophobes. Le racisme est toujours lié à la peur de l’étranger. Celui-ci est perçu non comme Alter ego (un autre moi) mais bien comme un alien, c’est-à-dire un autre totalement différent de soi, finalement souvent comme un « barbare » au sens que lui donnaient les Grecs ou les Romains. Mais aujourd’hui au-delà du racisme existe aussi la phobie et la critique d’une religion : l’Islam. Cela est une autre question dont j’ai aussi traité par ailleurs et qui mériterait à elle seule un autre article.

Au-delà de ce racisme politique il existe un racisme que l’on pourrait décrire comme individuel. Celui-ci se traduit par la xénophobie, le clanisme, le séparatisme, l’ethnicisme, l’idéologie de la supériorité culturelle ou personnelle. Il est généralement lié au déclassement social, au ressentiment vis-à-vis d’un autre groupe culturel. Si la désignation par un arbitre de foot d’un « noir » (negru, dans sa langue d’origine, venant du latin nigra : noir) n’était pas un qui pro quo linguistique mais une volonté de stigmatiser, on peut supposer que c’est une question de domination qui se jouait au travers de cette désignation. Toutefois le fait que ce micro-événement soit devenu rapidement viral sur les réseaux sociaux et surtout qu’il fasse l’objet d’un suivi médiatique important montre que la résistance au racisme est devenue politiquement agissante au XXIe siècle.

Dans un grand nombre de pays du monde, le racisme est devenu un délit et peut-être réprimé pénalement. Si toutefois les états ne prennent pas des mesures en ce sens des manifestations et des protestations viennent leur rappeler leurs devoirs, on pense à l’événement : « I can’t breathe » aussi bien aux USA suite à l’assassinat de Georges Floyd qu’en France après la mort d’Adama Traore.

Dès 1881, une loi sur la liberté de la presse punissait de un mois à un an d’emprisonnement et de 1 000 à 1 000 000 de francs la diffamation raciste en France. L’injure raciste et la discrimination raciale sont, quant à elles, punies depuis le 1er juillet 1972. La loi Gayssot du 13 juillet 1990 réprime tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. La cybercriminalité dans ce domaine est condamnable depuis le 30 janvier 2003 par décret du Conseil de l’Europe et a été intégrée dans la loi française le 19 mai 2005.

En 2020, tous les scientifiques s’accordent à dire que sur 30 000 gènes ce sont seulement deux ou trois qui différencient les groupes humains sur la planète notamment pour ce qui est de la sécrétion de la mélanine qui détermine la couleur de peau et d’autres qui déterminent la couleur des yeux. Albert Jacquard a parfaitement établi cette vision des choses. Donc, scientifiquement parlant, le racisme ne peut pas exister puisqu’il n’existe qu’une race : la race humaine. Cela toutefois ne fera sûrement pas céder les nationalismes et sans doute encore moins le chauvinisme. Ce n’est peut-être pas demain que comme le propose Hubert-Félix Thiéfaine nous serons tous de race humaine et de nationalité terrienne.



Catégories :National, Société

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